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24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil

24/7. Le capitalisme à l'assaut du sommeil

Résumé de l’ouvrage « 24/7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil » de Jonathan Crary : un livre indispensable pour comprendre notre addiction toujours plus grande aux réseaux sociaux et autres technologies produites par des firmes peu scrupuleuses de notre santé mentale — et si votre sommeil ne tenait plus qu’à un fil ?

Par Jonathan Crary, 2014, 140 pages.

Titre original : 24/7: Late Capitalism and the End of Sleep (2013)

Chronique et résumé de « 24/7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil » de Jonathan Crary

Présentation

Ce livre est un essai écrit par Jonathan Crary, un professeur d’art moderne et d’esthétique à l’université de Columbia à New York. Théoricien reconnu de l’image et de la perception, il s’est fait connaître par ses travaux sur l’histoire du regard et des technologies visuelles. Dans 24/7, il met cette expertise au service d’une réflexion politique et philosophique sur le capitalisme contemporain et son emprise sur nos corps, notre attention et notre temps.

Au niveau du contenu, on peut dire de ce livre qu’il est une critique virulente des plateformes telles que Netflix ou autres qui cherchent à nous coller à nos écrans toute la journée et jusqu’à tard dans la nuit… Cette critique est fondée sur une analyse détaillée des pratiques de ces compagnies et notamment de leur marketing. Crary propose une lecture à la fois historique, philosophique et culturelle de ces dispositifs, en montrant comment ils s’inscrivent dans une logique plus large de contrôle, de marchandisation du temps et de destruction des rythmes humains.

Quant à la forme, le livre a une forme très courte et condensée : 4 chapitres et 140 pages seulement. À noter : pour des raisons de lisibilité, nous avons choisi de séparer le contenu de chaque chapitre par des intertitres qui n’apparaissent pas dans l’ouvrage original. Il en va de même pour les titres de chapitres : comme ceux-ci sont sobrement intitulés « Chapitre 1, 2, etc. », nous avons opté pour des titres clairs qui indiquent plus clairement le contenu.

Chat en train de dormir : soumis au 24/7 ?

Chapitre 1 : Le sommeil, dernière frontière face au capitalisme 24/7

Recherche militaire et corps sans sommeil

Jonathan Crary décrit d’abord des recherches militaires sur le moineau à couronne blanche, un oiseau capable de rester éveillé sept jours. L’armée américaine finance ces études pour créer un soldat efficace sans sommeil, grâce à des techniques neurobiologiques avancées. Le professeur d’art moderne y voit un projet plus vaste de transformation du corps humain en machine opérationnelle continue.

Vers le soldat, puis le travailleur 24/7

L’auteur montre que l’objectif n’est pas seulement de stimuler l’éveil, mais de réduire biologiquement le besoin même de dormir. Ces innovations de guerre annoncent le travailleur et le consommateur sans sommeil, adaptés aux marchés continus. Les produits anti-sommeil deviendraient d’abord un style de vie, puis une contrainte économique pour rester compétitif.

Lumière permanente et effacement de la nuit

Jonathan Crary évoque un projet de satellites miroirs capables de réfléchir la lumière du soleil sur la Terre. Cette technologie promet un « jour permanent » pour exploiter sans interruption les ressources et les activités industrielles. Malgré les critiques scientifiques, écologiques et culturelles, elle exprime l’imaginaire d’un monde sans nuit, entièrement disponible.

Torture, privation de sommeil et destruction du sujet

L’auteur rappelle que la privation de sommeil est une technique centrale de torture contemporaine, notamment après 2001. Il décrit le cas de détenus soumis à une lumière constante, au bruit continu et à un contrôle total de leurs perceptions. Ce régime détruit la personne, produit la psychose et une soumission extrême, sans fournir d’informations fiables.

24/7 : un temps sans rupture ni histoire

Pour Jonathan Crary, ces exemples révèlent une logique globale : l’installation d’un temps continu de fonctionnement sans pause. Le slogan 24/7 désigne un monde où le temps ne s’inscrit plus dans des projets, des saisons ou un avenir. Le modèle dominant devient celui d’un environnement machinique, toujours actif, qui dissimule le coût humain de son efficacité.

Consommation sans limite et désastre écologique

Dans ce régime, travailler sans arrêt paraît envisageable, tout comme consommer sans frein et sans véritable satisfaction. Les corps absorbent un excès de services, d’images et de substances, jusqu’à des seuils toxiques et parfois mortels. Cette dépense permanente alimente aussi la catastrophe écologique, en rompant les cycles naturels de repos et de régénération.

Le sommeil comme dernière frontière

L’auteur présente le sommeil comme un temps improductif, inutile, impossible à rentabiliser pour le capitalisme contemporain. Dormir signifie suspendre la circulation, la production et la consommation, donc interrompre le vol capitaliste du temps. Parce qu’aucune valeur n’en est directement extraite, le sommeil reste une anomalie et un lieu de résistance.

Érosion historique du sommeil et dévalorisation moderne

Jonathan Crary rappelle que la durée moyenne du sommeil a fortement diminué au XXᵉ siècle en Amérique du Nord. Il montre comment les philosophes modernes ont dévalorisé le sommeil, jugé irrationnel, improductif et inférieur à la veille. Le sommeil est désormais pensé comme une fonction à gérer, un simple réglage physiologique, à optimiser pour rester performant.

Capitalisme dérégulé et corps débordés

Le professeur d’art moderne souligne qu’avec le néolibéralisme, le repos n’est plus nécessaire au maintien de la rentabilité. Les corps doivent s’adapter au rythme des marchés dérégulés, créant une dissociation violente entre temporalité économique et biologique. Le temps de régénération devient trop coûteux, et la santé n’est plus un objectif central de l’ordre économique.

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Activité permanente et brouillage des frontières

En s’appuyant sur des analyses critiques, l’auteur décrit un idéal d’individu toujours connecté, mobile, actif et disponible. Les frontières entre travail et vie privée, production et consommation, se dissolvent dans des temporalités 24/7. L’inactivité, le retrait et la pause perdent tout prestige face à l’exigence d’engagement continu.

Insomnie, spectacle de la souffrance et responsabilité

Jonathan Crary mobilise le philosophe Emmanuel Levinas pour penser l’insomnie comme vigilance face à la violence et à l’injustice visibles partout. L’insomnie exprime le désir de ne pas détourner le regard, mais aussi l’impuissance à transformer ce que l’on voit. Elle oscille entre souci de l’autre et dépersonnalisation, révélant la difficulté de vivre humainement dans le monde actuel.

Lumière totale, spectres et mémoire

Dans un monde saturé de lumière, sans ombre ni alternance, le présent prétend effacer toute profondeur historique. Pourtant, des spectres reviennent : victimes oubliées, promesses émancipatrices trahies, mémoires que la modernité n’a pas détruites. Jonathan Crary évoque Solaris de Tarkovski pour montrer comment, dans un environnement artificiel et insomniaque, les fantômes maintiennent l’humanité vivante.

Exposition, protection et disparition des sauvegardes

L’auteur s’appuie sur la pensée politique contemporaine pour montrer que tout individu est exposé, vulnérable, dépendant d’autrui. Hannah Arendt insistait sur l’équilibre nécessaire entre exposition publique et retrait protégé, entre lumière et « obscurité » domestique. Le capitalisme de consommation détruit cet équilibre, en absorbant à la fois la sphère privée et la possibilité de régénération.

Sommeil, confiance et effondrement du commun

Jonathan Crary rappelle que le sommeil exige des conditions sociales de sécurité, de confiance et de protection partagée. L’absence de sauvegarde apparaît tragiquement dans des catastrophes comme Bhopal, où des dormeurs meurent sans défense. Le sommeil révèle ainsi le lien profond entre vulnérabilité, soin et justice, et montre combien l’érosion du social menace la possibilité même de se reposer.

Chapitre 2 : 24/7 comme mot d’ordre et temps impossible

L’auteur présente 24/7 comme un temps abstrait, sans repères, ni cycles, ni répétitions. Ce temps continu célèbre une présence permanente, faite d’opérations fluides, sans friction ni interruption. Il résulte d’une vie commune entièrement transformée en objet technique, gérée par des dispositifs.

Pour Jonathan Crary, 24/7 fonctionne aussi comme un mot d’ordre qui ne vise pas seulement l’obéissance, mais façonne la réalité sociale et produit de la peur. Il rabaisse la temporalité humaine, jugée trop lente, floue et irrégulière par rapport à son exigence.

Ce régime efface la valeur des pauses, des variations et des temps morts. Il attaque les rythmes qui structuraient les cultures :

  • Alternance travail/repos ;
  • Fête/semaine ;
  • Jour/nuit.

Même le week-end, dernier vestige de ces découpages, se dissout dans l’homogénéité du temps 24/7.

Incompatibilité entre vie humaine et disponibilité permanente

L’auteur rappelle qu’aucun individu ne peut réellement vivre, consommer et agir jour et nuit. Pourtant, le monde marchand et numérique reste accessible en permanence, sans aucune zone hors-réseau. Cette disponibilité totale fait entrer la logique 24/7 dans chaque moment de la vie quotidienne.

Les technologies sans fil, portables et connectées suppriment la singularité de l’événement et du lieu. Tout peut être enregistré, archivé, transmis et réintégré dans les circuits économiques ou de contrôle. Les repas, les conversations, les cours deviennent des scènes traversées par les appareils en fonctionnement continu.

Jonathan Crary insiste sur l’appauvrissement cumulatif de ces micro-perturbations. Les expériences partagées se fragmentent, l’attention se disperse entre présence physique et sollicitations numériques. Au final, les promesses de gratification ne se réalisent jamais, tandis que le sentiment de manque persiste.

24/7, guerre, surveillance et destruction du repos commun

Le professeur d’art moderne relie ce temps continu à la militarisation et à la surveillance globale. Il évoque l’opération Gorgon Stare, système de vision permanente permettant les frappes de drones. Cette vision sans clignement ignore totalement la singularité des vies regardées et détruites.

Il décrit aussi les raids nocturnes des forces spéciales en Irak et en Afghanistan. Ces interventions s’appuient sur l’intelligence satellitaire et des technologies de vision nocturne avancées. Elles s’attaquent directement à la nuit comme temps commun de sommeil et de restauration.

Pour Jonathan Crary, détruire ce temps partagé revient à installer une peur permanente. Les populations ne disposent plus d’aucun intervalle protégé, où se sentir à l’abri des violences. On retrouve ici, à grande échelle, la logique de la privation de sommeil utilisée dans la torture.

Ruine de la vision et effondrement du regard

L’auteur explique que 24/7 n’éteint pas seulement la nuit, mais ruine aussi le jour. Il ne reste qu’une luminosité fonctionnelle, dédiée à l’efficacité, qui appauvrit l’expérience visuelle. La vision devient un champ administré, surveillé, géré par des normes et des attentes instrumentales.

Jonathan Crary parle d’un éblouissement continu, même sans lumière excessive. La surstimulation homogène, rapide, redondante, fige les capacités de discrimination et de jugement.
La perception n’accède plus à la complexité du monde, ni à ses nuances temporelles.

En s’appuyant sur Jean-Luc Godard, l’auteur interroge l’instant où le regard s’effondre. Nous sommes saturés d’images du passé, d’archives des catastrophes et des horreurs. Mais cette surabondance ne débouche plus sur un projet collectif tourné vers l’avenir.

Les images deviennent des déchets mémoriels, stockés sans être réellement travaillés. Elles alimentent un présent figé, sans horizon autre que lui-même. L’espoir d’images inutilisables par le capitalisme reste très fragile dans ce contexte.

Faux récit de « nouvelle ère » et continuité de la modernisation

L’auteur critique le discours qui présente le numérique comme une ère totalement nouvelle. On la compare à l’invention de l’imprimerie ou à la révolution industrielle pour rassurer. Ce récit donne aux changements technologiques une apparence de nécessité historique et de fatalité.

Jonathan Crary rappelle la continuité avec la modernisation du XIXᵉ siècle. Marx montrait déjà que le capitalisme détruit toutes les formes stables pour poursuivre l’accumulation. Aujourd’hui, cette logique se déploie via les réseaux, les flux d’informations et les dispositifs numériques.

Il souligne qu’on maintient volontairement un état de transition permanente. Il n’y aura jamais de moment de stabilisation, ni de véritable « adaptation » collective. Les individus restent toujours en retard sur les mises à jour, les systèmes et les exigences techniques.

La brièveté de vie des produits empêche toute familiarité durable avec un environnement technique. Le dispositif devient lui-même la fin, non plus un moyen. Son but est d’absorber le temps et l’attention dans ses propres routines.

Accélération, obsolescence et fabrication du sujet 24/7

Jonathan Crary décrit l’accélération comme un outil central de contrôle et de subjectivation. Chaque nouveauté technologique s’accompagne d’une multiplication des options, services et micro-choix. Le temps et l’expérience se fragmentent en tâches calculables, connectées à des flux marchands.

Cette dynamique crée une dépendance croissante aux réseaux, plateformes et applications. Les individus se définissent par la coïncidence avec les dernières technologies disponibles. L’accumulation d’objets compte moins que l’alignement continu sur le « dernier modèle ».

L’auteur insiste sur l’angoisse d’être dépassé, perçu comme obsolète ou déconnecté. La peur de « décrocher » alimente la soumission au rythme des innovations. On intériorise l’idée que la réussite passe par la synchronisation avec ce flux.

Simultanément, la mémoire collective s’érode. Les cycles rapides d’apparition et de disparition de produits effacent les repères historiques. Le présent se construit comme un continuum amnésique, où le passé n’a plus de poids critique.

Auto-administration, dispositifs et illusion d’autonomie

Le professeur d’art moderne analyse la montée de l’auto-administration comme norme de vie. Chaque nouveau service promet de mieux organiser finances, relations, santé, travail, loisirs. Mais il ajoute en réalité une couche d’obligations et de tâches de gestion.

Les individus croient personnaliser leurs usages et optimiser leur rapport aux dispositifs. Le mythe du hacker malin, qui détourne le système, sert cette illusion. En pratique, tous accomplissent le même travail de self-management, avec très peu de variations.

En s’appuyant sur Giorgio Agamben, l’auteur conteste l’idée d’outils neutres. Un dispositif modèle et contrôle la vie, il n’existe pas d’usage « correct » émancipateur. Les subjectivités sont produites par l’ensemble des appareils qui s’emparent de chaque instant.

Parallèlement, l’image devient un instrument central de cette gouvernance. Regarder n’est plus un acte libre, mais une exigence institutionnelle permanente. Le temps passé devant les écrans nourrit directement les logiques de surveillance et de profit.

Synchronisation, fragmentation et industries de l’affect

Jonathan Crary discute Bernard Stiegler, qui parle de synchronisation de la conscience par les « objets temporels ». Films, séries, musiques seraient consommés simultanément par des milliards d’individus. Cela homogénéiserait la mémoire et détruirait la singularité subjective.

L’auteur juge cette approche partielle. Selon lui, le problème majeur vient de la colonisation de l’attention par des opérations répétitives. Regarder ou écouter s’accompagne toujours de clics, partages, commentaires, archivage et suivi.

Il souligne aussi le rôle d’autres industries temporelles : jeu en ligne, pornographie, paris, etc. Ces pratiques cultivent des fantasmes de maîtrise, de performance et de possession sans fin. Elles s’imbriquent parfaitement dans la dynamique 24/7 de compétition et de consommation.

Jonathan Crary rapproche enfin ces logiques du marché des psychotropes. Les émotions ordinaires deviennent des troubles à traiter par des médicaments spécifiques. L’« intériorité » se trouve externalisée, gérée par l’alliance entre neurosciences et grandes firmes pharmaceutiques.

Lissement du monde, vie filtrée et abdication

L’auteur s’appuie sur Valéry pour évoquer un monde rendu lisse, où les différences se réduisent. Les anciennes marques de marginalité ou d’extériorité culturelle sont absorbées, normalisées ou marchandisées. 24/7 produit une diachronie appauvrie, où les temps deviennent interchangeables et pauvres en profondeur.

Les biographies se réécrivent comme succession d’appareils, services et plateformes utilisés. Le grand projet de la vie consiste à ajuster son existence aux dispositifs dominants. Famille, travail, amitiés se subordonnent à cette trame technologique.

Dans ce tableau, l’abdication de la responsabilité individuelle apparaît comme un aboutissement logique. Le sujet 24/7 accepte d’être géré, guidé, recommandé, noté, sans remettre en cause la structure. La question d’une autre manière de vivre avec la technique devient presque impensable.

Le temps de plus en plus contraint ?

Chapitre 3 : Arkwright et l’anticipation du temps 24/7

L’auteur analyse le tableau Arkwright’s Cotton Mills by Night de Joseph Wright of Derby. Les usines éclairées la nuit se dressent au milieu d’une campagne encore sauvage et boisée. La coexistence de la lune et des lumières artificielles crée une atmosphère étrange et inquiétante.

Pour Jonathan Crary, ces fenêtres illuminées annoncent une nouvelle relation abstraite entre temps et travail. Le travail se détache des cycles lunaires et solaires, il peut théoriquement se poursuivre sans fin. L’important n’est pas la machine elle-même, mais l’idée de production continue, génératrice de profit 24/7.

Capitalisme, dissolution du lien à la terre et industrialisation de l’agriculture

Le professeur d’art moderne s’appuie sur Marx pour expliquer cette rupture. Marx estime que le capitalisme ne peut pas naître dans l’agriculture, trop liée aux cycles naturels. Le temps agricole, rythmé par les saisons et le jour-nuit, résiste à la rationalisation capitaliste.

Selon l’auteur, le capitalisme exige la dissolution du lien à la terre et aux coutumes rurales. La fabrique devient un espace autonome, séparé de la famille, de la communauté et de l’environnement. Elle organise le travail indépendamment des anciens rythmes sociaux et naturels.

Jonathan Crary montre que cette domination du temps abstrait atteint l’agriculture plus tard. Après la Seconde Guerre mondiale, l’agro-industrie impose l’élevage de masse et les monocultures. Les OGM et les brevets de Monsanto ou Dupont achèvent l’effacement des conditions naturelles.

Réseaux, circulation et “anéantissement de l’espace par le temps”

L’auteur élargit ensuite son analyse au XIXᵉ siècle et à la circulation. Chemins de fer, canaux, tunnels, bateaux à vapeur et télégraphe raccourcissent les distances. Les premiers transferts de fonds par câble illustrent cette accélération généralisée.

Jonathan Crary cite Marx, qui parle d’“anéantissement de l’espace par le temps”. Pour Marx, le capital exige une circulation constante, sans interruption, du flux marchand. La continuité des échanges permet la métamorphose permanente de la valeur.

L’auteur insiste sur le rôle alchimique de ces réseaux. Ils transforment la valeur d’un état à l’autre : argent, marchandise, valeur d’usage, valeur d’échange. Langues, images et formes de sociabilité sont remodelées pour rester compatibles avec ces systèmes.

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Modernité incomplète et tournant homogénéisateur de la Seconde Guerre mondiale

Jonathan Crary rappelle que cette modernisation reste partielle pendant longtemps. Au XIXᵉ siècle et jusqu’au début du XXᵉ, modernité et pré-modernité coexistent. Des pans entiers de la société gardent des formes de vie anciennes et des rythmes lents.

En s’appuyant sur Fredric Jameson, l’auteur souligne cette hybridité. Une faible part seulement de l’espace social devient vraiment moderne et bourgeois avant 1945. Le reste demeure un patchwork de structures traditionnelles et de nouveaux dispositifs.

La Seconde Guerre mondiale marque, selon lui, un tournant brutal. La destruction massive crée une sorte de tabula rasa pour le capitalisme global. Nouvelles technologies de communication, industrie transnationale et recherche militaire se consolident ensemble.

Vie quotidienne, disciplines et naissance des sociétés de contrôle

Le professeur d’art moderne convoque Foucault pour décrire le XIXᵉ siècle. Écoles, usines, casernes, prisons et bureaux disciplinent les comportements dans des espaces clos. Ces institutions enferment, surveillent et normalisent les individus pendant une grande partie de la journée.

Parallèlement, subsistent des temps et lieux encore peu administrés. L’auteur désigne cet ensemble flottant comme vie quotidienne, avec ses habitudes et ses zones grises. Le quotidien conserve des restes de rythmes pré-modernes, dont le sommeil.

Jonathan Crary rappelle la lecture de Lefebvre et de Debord. La vie quotidienne repose sur des répétitions cycliques, liées à la nature et au corps. Mais la consommation, le loisir marchand et le spectacle envahissent progressivement cet espace.

Contrôle, spectacle intégré et disparition de l’anonymat quotidien

Les zones de vie relativement autonomes se réduisent jusqu’à presque disparaître. Culture et nature sont transformées, polluées, alignées sur les intérêts industriels.

L’auteur rappelle le contexte idéologique des années 1990. Chute du Mur, fin du bloc soviétique et euphorie mondialiste nourrissent un discours triomphant. On parle de “fin de l’histoire” et d’ère post-politique, tandis que le spectacle s’intègre partout.

Capitalisme 24/7, économie de l’attention et fin du quotidien anonyme

Pour Jonathan Crary, les années 1990 réalisent enfin le projet 24/7. Communication permanente et flux d’informations s’étendent à toutes les sphères de la vie. Les frontières entre travail et non-travail, public et privé, se dissolvent.

L’auteur cite Eric Schmidt et la notion d’économie de l’attention. Les grandes entreprises cherchent à capturer le maximum de temps de regard disponible. Elles extraient des données pour prédire et orienter les comportements individuels.

La solution vient d’une interaction presque continue avec des écrans lumineux. Les pauses ne permettent plus l’élaboration de contre-projets ou de pensées soutenues. Le quotidien ne dispose plus de zones protégées, hors emprise des réseaux marchands.

Dans ce contexte, l’anonymat de la vie quotidienne s’effondre. Chaque geste laisse une trace enregistrée, archivée, exploitée pour orienter les choix futurs. Une vie “ordinaire” non surveillée devient presque impensable.

Standardisation de l’expérience, habitus 24/7 et critique de Dewey

L’auteur inscrit ce phénomène dans une longue tradition de critique de la standardisation. Au départ, la répétition provient de l’usine et de ses gestes mécanisés. Puis elle s’étend à la bureaucratie et à la consommation de masse.

Autrefois, travail et loisir conservaient une certaine séparation. Les habitudes se distribuaient entre sphères diverses, avec des zones encore peu régulées. Aujourd’hui, ces domaines convergent dans un habitus 24/7, aligné sur les réseaux.

Jonathan Crary fait dialoguer John Dewey avec la situation actuelle. Dewey voyait dans l’habitude moderne un risque pour la démocratie, mais restait optimiste. Il pensait que la nouveauté et la communication stimuleraient la réflexion et la sensibilité.

Pour l’auteur, cette confiance n’est plus tenable. La nouveauté sert désormais à reproduire le présent, non à ouvrir un futur différent. La production de “nouveau” est au cœur du dispositif capitaliste, comme simple moteur de consommation.

Télévision, immobilisation et préparation de l’environnement 24/7

Jonathan Crary fait ensuite le lien entre Arkwright et la télévision. Il compare les fenêtres des usines éclairées aux fenêtres d’immeubles baignées dans la lumière des écrans. Dans les deux cas, la lumière artificielle restructure le temps social.

La télévision introduit la rumeur et la lumière publiques au cœur du domicile. Elle transforme le citoyen en spectateur, redéfinissant l’appartenance sociale par la vision partagée. Elle occupe massivement le temps libre, en immobilisant les corps devant l’écran.

L’auteur rappelle que la télévision permet un plus grand contrôle. Elle prolonge la discipline dans l’espace domestique, en synchronisant les rythmes de vie. Elle constitue un intermédiaire historique entre institutions disciplinaires et contrôle 24/7.

Plus tard, VCR, consoles de jeux, câble puis ordinateur personnel modifient ce dispositif. Le discours de l’interactivité célèbre la créativité de l’utilisateur et sa liberté. En réalité, ces technologies multiplient les tâches et les routines à accomplir.

Addictions technologiques, neutralisation de la rêverie et insularité digitale

Jonathan Crary évoque une étude liant télévision et autisme précoce. Elle suggère que l’exposition intense des très jeunes enfants à l’écran peut provoquer des dégâts. La télévision apparaît comme une source de lumière et de son, plus qu’un simple contenu.

L’auteur insiste sur l’addiction particulière de ces appareils. Ils ne procurent ni plaisir durable ni véritable euphorie, seulement une vacuité difficile à quitter. Internet, pornographie et jeux vidéo reproduisent ce schéma de répétition sans satisfaction.

Ces dispositifs neutralisent la rêverie et l’introspection. Le temps d’attente ou d’ennui, autrefois propice au vagabondage mental, se réduit. La vitesse de connexion rend insupportable toute pause non occupée.

Enfin, Jonathan Crary décrit le moment où l’on éteint l’appareil. Le monde matériel réapparaît comme lourd, usé, résistant à toute manipulation instantanée. Cette expérience renforce l’attrait du cocon numérique, contrôlable et personnalisé.

Pour l’auteur, cette alternance accroît le retrait hors du monde commun. La sociabilité fondée sur l’espace partagé perd de sa valeur et de sa réalité. L’insularité digitale affaiblit encore la possibilité d’une vie publique fondée sur autre chose que l’intérêt individuel.

Mémoire et imagination : photographies

Chapitre 4 : Mémoire, imagination et survie collective

L’auteur interprète le film expérimental La Jetée comme une méditation sur le présent des années 1960, marqué par camps, Hiroshima et tortures coloniales. Le héros, choisi pour son obstination à garder une image, montre que la mémoire devient ressource rare dans un monde brisé. Marker insiste sur l’imagination comme condition de survie collective, même quand elle est capturée par la peur et les dispositifs de pouvoir.

La vision du protagoniste, aveuglé et torturé, rompt avec l’idée d’un voyant libre et autonome. Sa vie intérieure se déploie dans une zone trouble, entre rareté matérielle, biopouvoir expérimental et flux merveilleux des images mentales. L’auteur suggère que la rêverie n’est plus pure errance mais un champ de lutte où se croisent angoisse et utopie.

Photographie, réalité et image « plus réelle » que le monde

Pour Marker, une image est « réelle » par l’intensité affective qu’elle produit, non par son rapport empirique au monde. Les souvenirs d’oiseaux ou d’enfants du héros paraissent ainsi plus authentiques que la réalité souterraine, comme une victoire fragile de l’expérience vécue sur l’univers technique.

La vocation du film est de « rêver un autre temps », mais l’auteur en souligne aussi la fragilité et le risque d’échec. Le moment célèbre où les yeux s’ouvrent, entre photo fixe et mouvement, rappelle la frontière incertaine entre vie, image et mort. Le cinéma révèle alors comment la vie peut se figer en choses et suspendre toute possibilité de changement historique.

Psycho, taxidermie et monde pétrifié

En rapprochant La Jetée de Psycho, l’auteur montre deux façons de lier immobilité, image et mort. Chez Hitchcock, la maison-musée et la taxidermie condensent la volonté de stopper le temps familier, tout en l’arrimant à la dérive anonyme des motels et routes. Cette superposition verticalité passée et horizontalité moderne campe un monde déjà à moitié inanimé.

Chez Marker, la taxidermie du musée renvoie moins à la mort qu’à une brèche vers un temps autre. Les animaux empaillés deviennent une apparition du merveilleux, d’un réel qui échappe aux oppositions vie ou mort, rêve ou veille. L’auteur y voit la trace d’une altérité encore possible au cœur du monde technicisé.

Rêve numérisé : de la science-fiction à l’imaginaire de masse

L’auteur montre comment des scénarios jadis confinés à la science-fiction deviennent aujourd’hui des évidences culturelles. Entre recherches neuroscientifiques spectaculaires, films comme Inception et promesses de « scanner les pensées », le rêve est reconstruit comme contenu potentiellement enregistrable et exploitable.

Cette fiction d’accessibilité transforme le rêve en logiciel, homogène aux flux numériques et aux formats de données. Elle aligne l’imaginaire nocturne sur le modèle input–output, où le mental se réduit à des unités échangeables. L’idéologie 24/7 invite ainsi chacun à se représenter son intériorité comme donnée circulante.

De Philip K. Dick à Blade Runner : devenir chose

Chez Philip K. Dick, le prix astronomique des rares animaux vivants cristallise désir, manque et souffrance face au règne des choses. La réification demeure douloureusement sensible, et le sujet garde conscience de la fracture entre ses besoins et l’univers marchand.

Le film Blade Runner inverse ce rapport en rendant désirable la fusion avec le monde techno-marchand. L’individu s’y trouve fonctionnellement intégré à des espaces où humains, machines et souvenirs artificiels deviennent indiscernables. L’auteur y lit un basculement vers une subjectivité qui s’assimile à ce qui l’aliène.

Identités numériques et impersonation inanimée

Dans le régime numérique, chacun est poussé à construire une « présence en ligne » continue. Les identités dispersées sur les plateformes fonctionnent comme des simulacres inanimés, actifs 24/7, détachés du rythme biologique.

Ces avatars promettent une exemption fantasmée de la mortalité et des destructions écologiques en cours. L’auteur montre comment, pour s’adapter, le sujet apprend à « imiter » les propriétés de l’inerte, lisse, modifiable et toujours disponible. Il intériorise ainsi une temporalité incompatible avec la vie organique.

Histoire longue du rêve : d’Aristote à Freud et Breton

L’auteur rappelle qu’Aristote posait déjà les questions fondamentales sur le statut du rêve et ses différentes qualités. Longtemps, les cultures ont reconnu au rêve une valeur collective, parfois prophétique, intégrée à la communauté.

À partir de la modernité, le rêve est marginalisé puis privatisé. Freud en fait surtout l’expression déguisée de désirs infantiles individuels, enfermés dans le passé personnel. Cette réduction accompagne l’essor bourgeois d’un sujet défini par ses envies privées.

Breton et surréalistes tentent de rouvrir le passage entre rêve et action, nuit et jour. Ils imaginent une circulation transformatrice entre vie quotidienne et onirique, au service d’une révolution de l’ordinaire. Mais cette perspective reste marginalisée par les forces politiques dominantes.

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1960, contre-révolution néolibérale et destruction du commun

Pour l’auteur, le néolibéralisme des années 1980 s’attaque frontalement aux expérimentations collectives des années 1960. Il faut effacer tout ce qui a montré que le bonheur pouvait naître du partage plutôt que de la propriété.

Des pratiques simples comme l’auto-stop, les modes de vie communautaires ou l’hospitalité gratuite deviennent dangereuses ou criminalisées. Parallèlement, pauvreté et dépendance sont rendues honteuses, tandis que la violence impériale est banalisée.

Cette contre-révolution vise à rendre impensables les formes de vie non monadiques. Le « coopératif » ne peut apparaître que comme dérive sectaire ou monstruosité politique, jamais comme horizon légitime.

Sartre : practico-inerte, sérialité et isolement

En s’appuyant sur Sartre, l’auteur décrit le « practico-inerte » comme sédimentation des gestes quotidiens qui entretient la servitude. La sérialité transforme la société en alignement d’individus séparés, réunis seulement par des routines impersonnelles.

La radio, puis les médias de masse, produisent des « rassemblements indirects » où chacun reste isolé tout en recevant les mêmes signaux. Pour Sartre, seule l’émergence de « groupes en fusion », fondés sur la reconnaissance d’une condition commune, peut rompre cette inertie.

Debord, réseaux et illusion d’auto-communication

Debord voit déjà dans le spectacle une « autisme généralisé », qui détruit la faculté de rencontre réelle. Pour l’auteur, beaucoup de pratiques numériques actuelles rejouent cette hallucination de communauté.

Blogs, réseaux sociaux et pseudo-débat permanent peuvent rester enfermés dans la logique du practico-inerte. S’ils ne s’adossent pas à des relations concrètes, ils reproduisent séparation, surveillance et auto-exposition. Les mouvements politiques durables doivent garder les réseaux comme outils, non comme milieu principal.

Chantal Akerman : attente, files et temps partagé

Avec D’Est, Akerman filme un monde de l’Est au bord de la transition néolibérale. Elle y voit un temps encore structuré par des rythmes collectifs, avant la généralisation du 24/7. Ses longs plans de gens qui attendent, font la queue, hantent les gares, montrent la double face de l’attente. D’un côté, sérialité et frustration; de l’autre, possibilité d’une co-présence digne, d’une communauté silencieuse.

L’auteur souligne que le 24/7 promet un temps sans attente, de satisfaction instantanée. Mais ce temps sans pause détruit les conditions de la démocratie, qui exige patience, écoute et art de prendre tour à tour la parole.

Sommeil, hypnagogique et résistance au temps 24/7

Le sommeil apparaît comme l’un des derniers espaces où l’on se remet entre les mains d’autrui et du monde. Il dénoue, chaque nuit, les identités superficielles fabriquées par la journée.

L’auteur inclut aussi le temps d’endormissement, où les perceptions se redéploient dans une durée non métrique. Bruits, sensations corporelles et images hypnagogiques réactivent une sensibilité que l’optimisation 24/7 cherche à éteindre.

Le sommeil suspend la « continuité constante » exigée par le capitalisme et ouvre une brèche vers un autre futur. Dans cette interruption se loge la possibilité de rêver un monde non terminal, sans milliardaires, où l’histoire cesserait d’être une succession de catastrophes.

Le rêve : important pour la vie ?

Conclusion sur « 24/7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil » de Jonathan Crary :

Ce qu’il faut retenir de « 24/7. Le Capitalisme à l’assaut du sommeil » de Jonathan Crary :

Ce livre propose une lecture vertigineuse de notre monde 24/7, où le temps ne connaît plus de pause ni de nuit. En croisant histoire, cinéma, philosophie et critique sociale, Jonathan Crary montre comment le capitalisme étend ses réseaux jusque dans nos souvenirs, nos rêves, notre manière de voir et même notre manière de nous organiser politiquement. Face à cette colonisation du temps, il fait du sommeil une dernière frontière, un reste d’humanité irréductible aux logiques de contrôle.

Ce n’est pas un ouvrage facile, mais il est incroyablement stimulant, et pose les questions suivantes :

  • Comment continuer à rêver quand tout pousse à l’auto-surveillance et à la productivité permanente ?
  • Que devient la collectivité dans un monde où l’on ne fait plus la queue ensemble que pour ressentir frustration et hostilité ?
  • Et surtout, que pourrait signifier « reprendre le temps » à l’ère des écrans, des notifications et de l’optimisation de soi ?

Crary n’apporte pas de solutions simples, mais il donne des images, des idées et des questions qui restent longtemps en tête.

Si vous avez envie de comprendre en profondeur ce que le numérique fait à nos vies, à nos nuits et à nos liens, ce livre vous bouscule, vous inquiète parfois, mais vous arme aussi pour imaginer d’autres futurs.

Points forts :

  • Analyse brillante de la temporalité contemporaine et du temps 24/7.
  • Art du croisement entre théorie, histoire, cinéma et culture populaire.
  • Réhabilitation du sommeil et du rêve comme enjeux politiques majeurs.
  • Style dense mais très suggestif, qui multiplie les images fortes et marquantes.

Points faibles : 

  • Argumentation parfois très abstraite, qui peut décourager un lecteur peu habitué à la théorie.
  • Peu de pistes concrètes d’action ou d’alternatives, ce qui peut laisser un certain sentiment d’impuissance.

Ma note :

★★★★★

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