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Résumé du livre « Sauver le temps : Découvrir une vie au-delà de la montre » de Jenny Odell : Et si le temps n’était ni argent, ni productivité à optimiser, mais un commun vivant à cultiver ensemble ? Saving Time propose de sortir du compte à rebours capitaliste pour habiter d’autres rythmes, plus justes pour nos corps, nos liens et la planète.
Par Jenny Odell, 2023, 364 pages.
Titre original : Saving Time. Discovering a Life Beyond the Clock.
Chronique et résumé de « Sauver le temps : Découvrir une vie au-delà de la montre » de Jenny Odell
À propos de Jenny Odell et de son œuvre
Jenny Odell est une artiste et autrice basée à Oakland, connue pour son travail sur l’attention, le territoire et les effets du capitalisme numérique sur nos vies. Ancienne enseignante à Stanford, elle mêle art, observation minutieuse du quotidien et réflexion politique dans des essais devenus des best-sellers, comme Pour une résistance oisive : ne rien faire au XXIe siècle (How to Do Nothing: Resisting the Attention Economy) et Sauver le temps (Saving Time: Discovering a Life Beyond the Clock).
Dans Pour une résistance oisive (2019), elle critique les plateformes qui capturent notre attention et nous enferment dans une exigence permanente de visibilité et de productivité. Plutôt que de prêcher la déconnexion totale, Jenny Odell propose de rediriger notre attention vers le monde proche : les oiseaux, les parcs, les communautés locales. Faire « rien », chez elle, signifie refuser la logique de l’attention-marchandise pour retrouver des formes d’appartenance, de soin et de contemplation.
Avec ce nouvel ouvrage, elle élargit cette critique : après l’économie de l’attention, elle s’attaque à notre manière de vivre le temps lui-même. Jenny Odell montre comment l’idée que « le temps, c’est de l’argent » structure le salariat, les inégalités sociales et la crise écologique, et défend d’autres temporalités, inspirées des luttes sociales et des cosmologies non occidentales. Prêt à libérer votre temps ?
Introduction : Un message pour le moment présent

Mousses et autres temps
Pendant les confinements liés au Covid-19, Jenny Odell observe la mousse qui pousse dans un petit pot et dans les fissures de la ville. Elle y voit un être capable de sécher, dormir longtemps, puis revenir à la vie quand l’eau revient. La mousse devient une image d’un temps cyclique, qui se contracte, se gonfle, disparaît, recommence.
À partir de là, l’autrice critique l’idée que « le temps, c’est de l’argent ». Elle montre que notre rapport au temps vient du salariat : vendre ses heures, voir sa valeur décidée par d’autres. Le burn-out vient alors moins d’un manque d’heures que d’un manque d’autonomie et de sens, alors que chacun ressent aussi d’autres rythmes comme les saisons, par exemple.
Jenny Odell relie cette pression temporelle à l’angoisse climatique. Standardisation des horaires, colonisation et exploitation de la nature relèvent d’une même logique extractiviste. Elle oppose deux visions du temps :
- Chronos, temps linéaire qui mène au pessimisme ;
- Kairos, temps de l’occasion où une décision ou une parole peuvent changer le cours des choses.
Volcans, tourisme et extraction
Avec l’exemple du volcan Ijen, filmé par l’influenceur Jack Morris, l’autrice montre comment un même lieu devient à la fois décor touristique et site de travail mortel pour les mineurs de soufre. Ces hommes risquent leur vie pour un salaire misérable, pendant que les touristes « profitent de l’instant ». Or, le temps des uns est ajusté à celui des autres.
Jenny Odell rappelle aussi que le volcan est un sujet issu de millions d’années de transformations géologiques, avec sa propre temporalité. Le voir comme un « qui » et non un « quoi » brise l’idée d’une nature inerte, simple ressource à consommer.
Sauver le temps : du personnel au politique
Jenny Odell ne promet pas de « gagner du temps ». Elle propose plutôt de relier notre temps personnel aux temps historiques, sociaux et climatiques. Changer seul ne suffit pas si les règles collectives restent les mêmes.
Elle s’appuie sur les réseaux d’entraide apparus pendant le Covid, qui montrent d’autres valeurs possibles :
- Soin ;
- Solidarité ;
- Interdépendance.
Face au nihilisme climatique, Jenny Odell se tourne vers des moments de soulèvement collectif où tout semble pouvoir basculer. « Sauver le temps », pour elle, signifie retrouver un temps vivant, inventif, non réduit à l’argent, pour que notre futur reste ouvert.
Chapitre 1 : À qui appartiennent le temps et l’argent ?
Acheter le temps : badgeage, surveillance et salariat
Jenny Odell part de la révolte de physiciens italiens contre le badgeage pour montrer comment le temps de travail est acheté. Les chercheurs refusent de vendre leur présence minute par minute, car l’inventivité scientifique ne se mesure pas à l’horloge. Elle retrouve cette logique dans Les Temps modernes de Chaplin : le temps devient une matière première à optimiser jusqu’au ridicule.
Aujourd’hui, cette logique se prolonge dans les entrepôts Amazon, les call centers ou la restauration low-cost. Les corps sont suivis par GPS, les pauses toilettes comptées, chaque seconde surveillée par un robot-manager.
Avec les logiciels de productivity monitoring, la surveillance s’étend même au télétravail. Peu à peu, ce régime de surveillance façonne même notre idée de ce qu’est “bien utiliser” sa journée.
Pour Jenny Odell, ce qu’elle appelle le temps fongible – des heures identiques qu’on peut remplir de tâches – est une invention historique. Dire que « le temps, c’est de l’argent » cache un rapport de pouvoir entre vendeur et acheteur de temps.
L’employeur cherche soit à étendre la journée (grignoter les pauses, allonger les horaires), soit à intensifier la cadence (remplir tous les “trous” avec plus de travail). Les machines promettent de “gagner du temps”, mais ce temps libéré est réinvesti dans encore plus de production.
Discipline du temps, colonisation et salariat
Jenny Odell montre que la discipline du temps naît dans les monastères chrétiens. Les Cisterciens associent déjà ponctualité, efficacité et gestion du temps, au service de Dieu et du profit. Les horloges mécaniques sortent ensuite des monastères pour organiser les villes commerçantes, et donc contrôler la journée achetée aux travailleurs.
Avec les chemins de fer, la poste et les fuseaux horaires centrés sur Greenwich, le temps abstrait européen devient la norme mondiale. Cette standardisation accompagne la colonisation : les clochers missionnaires imposent la semaine de 7 jours dans des sociétés réglées habituellement sur les saisons, les plantes et les rituels qui leur sont associés. Faire intérioriser le mot d’ordre “Le temps c’est de l’argent” devient un outil de domination, pas seulement un dispositif économique.
Elle rappelle aussi que soldats, esclaves et domestiques sont les premiers traités comme “machines humaines”. Les plantations esclavagistes expérimentent déjà tableaux, calculs, mesures pour optimiser chaque jour de travail.
Le salariat apparaît ensuite comme une forme plus “respectable” de dépendance : au XIXᵉ siècle, certains parlent d' »esclaves salariés » (“wage slaves”), et comparent la vente de son temps à une forme de servitude.
👉 Vous voulez vous libérer du salariat ? Lisez Tout le monde n’a pas eu la chance de rater ses études !
Taylorisme, travail numérique et temps-marchandise
Le cœur du Taylorisme consiste à chronométrer chaque geste, décomposer les tâches et retirer aux ouvriers leur savoir pratique. Le temps des ingénieurs devient précieux et intellectuel, celui des exécutants, fragmenté et remplaçable.
Cette polarisation prolonge une histoire où le travail payé est valorisé, tandis que le travail domestique et de care, souvent réalisé par les femmes (en particulier les femmes noires aux États-Unis), reste dévalorisé.
Pour Jenny Odell, cette organisation du temps est profondément raciste et sexiste. Les emplois les plus découpés, répétitifs et surveillés sont confiés aux personnes noires, racisées ou aux femmes. Plus un travail est mesurable, plus il est considéré comme interchangeable, donc moins respecté.
Cette logique envahit aussi le travail numérique. Micro-tâcherons mal payés produisent des données pour entraîner l’IA, pendant que d’autres modèrent des contenus violents sous une télésurveillance permanente. Ce sont des “jobs cyborgs” : on exige une sensibilité humaine avec une endurance de machine. La gamification (scores, classements, concours) pousse à remplir chaque seconde de productivité.
Au bout du compte, Jenny Odell critique la tragédie du temps-marchandise : nous finissons par nous percevoir comme 24 heures de “force de travail personnifiée”, au lieu d’êtres insérés dans une pluralité de temps vivants – temps du corps, des relations, des saisons, de la pensée – qui ne se laissent pas réduire à l’horloge ni à l’argent.
Chapitre 2 : Le minuteur

Morale de l’activité et auto-taylorisation intérieure
Jenny Odell part d’Oliver Burkeman pour décrire une norme d’activité permanente où l’oisiveté paraît suspecte. Elle relie cette injonction à l’éthique protestante, qui fait du travail, de la richesse et de la discipline des signes de vertu. La logique du temps-marchandise s’intériorise : l’individu se traite comme une petite usine, obsédé par la productivité et la comptabilité de ses minutes.
Seule la pensée “active” du dirigeant tourné vers le business est valorisée. On y oppose la lecture “passive” d’une jeune femme. Or, cette hiérarchie valorise la pensée calculatrice et dévalorise rêve, imaginaire et désir.
Pour l’artiste, cette pensée active ressemble à une agressivité mentale, héritée d’un idéal masculin de dureté et de maîtrise. Le lecteur qui cherche à « entrer dans la norme » devient à la fois contremaître et ouvrier de son esprit, et il se met à traquer ses rêveries comme du temps volé.
Temps fongible, inégalités et hiérarchie temporelle
L’autrice montre que les manuels de gestion du temps reprennent la même logique. Ils supposent un temps fongible identique pour tous, alors que soin, ménage et charge familiale mangent les heures invisibles. Des auteurs comme Kevin Kruse sacralisent les 1 440 minutes quotidiennes, à optimiser comme un petit capital.
Jenny Odell critique l’idée que “tout le monde a le même nombre d’heures”. En réalité, certains imposent leur rythme, d’autres s’adaptent en permanence. Les femmes, par exemple, portent les travaux d’ombre et sont sanctionnées lorsqu’elles cherchent à protéger le peu de temps qu’il leur reste.
Le burnout apparaît comme l’envers de la gestion du temps. Odell s’appuie sur plusieurs philosophes et cas personnels pour montrer comment l’injonction à toujours « être dans les temps » et à « s’adapter » génère des comportements addictifs et dangereux.
Mesure, eugénisme et culte de la surcharge visible
L’autrice raconte sa propre obsession de la notation, puis critique le système A-F lié à l’“efficacité sociale”. Elle relie cette passion de la mesure à Francis Galton et à l’eugénisme, qui classent les personnes selon vitesse, réaction et adaptation. Être lent ou fragile devient presque une faute morale.
Pour Jenny Odell, le culte du « occupé = bon, méritant, digne » doit être révisé. Ne pas afficher une surcharge permanente fait paraître raté ou paresseux, selon un modèle implicite blanc, masculin et infatigable.
Coalition, renoncement au contrôle et droit à la “médiocrité”
Jenny Odell imagine une coalition fondée sur un constat partagé : les moins favorisés comme les plus riches et valorisés subissent le même problème. Pour les privilégiés, une résistance commence lorsqu’ils acceptent de :
- Refuser certaines attentes ;
- Laisser tomber des performances ;
- Devenir moins “adaptés”.
Suivant Oliver Burkeman, l’autrice invite à renoncer au fantasme de contrôle total et à supporter une part de “médiocrité” choisie. Elle propose de troquer “vivre sa meilleure vie” contre l’idée plus humble de simplement vivre, et parfois de répondre : “et si tu prenais… moins de trucs ?”
Chapitre 3 : Le loisir est-il possible ?
Luxe de la lenteur et économie de l’expérience
Jenny Odell montre comment les influenceuses transforment la lenteur en spectacle réservé aux privilégiés. Les images de vacances à Bali supposent argent, temps libre et décor paradisiaque, loin de la vie ordinaire saturée d’obligations.
Pareillement, le “slow living” peut être une option, mais elle devient vite un style de consommation pour classes aisées, dans une économie de l’expérience qui vend paysages neutralisés, prisons-hôtels ou resorts instagrammables.
Dans ces lieux, nature et employés servent de simple décor à l’expérience client, comme dans The White Lotus et son “tropical Kabuki”. Jenny Odell relie cela à son travail adolescent dans un parc d’attractions : les gens achètent surtout des micro-scénarios, pas un dessin ou un objet.
Communauté marchandisée et bien-être sous contrôle
Pour Odell, le marché récupère des besoins essentiels au moment même où les inégalités et la crise climatique s’aggravent. Les gourous du marketing expliquent que les jeunes veulent des “expériences” et du lien, ce qui encourage les entreprises à vendre des communautés clés en main.
Le loisir devient alors compensation à l’angoisse du futur plutôt que transformation réelle. Retraites de bien-être et resorts “optimisés” transforment repos et corps en variables mesurées par capteurs, où la vraie maîtresse devient la donnée.
✅ Sur ce thème, voir aussi Homo Deus de Yuval Noah Harari.
Loisir, inégalités et exclusion des corps
Jenny Odell redéfinit le loisir comme disposition intérieure d’émerveillement et de silence, possible dans des gestes banals.
Mais cette ouverture reste liée au cadre matériel. Les jardins de roses d’Oakland, hérités du New Deal, incarnent un idéal de loisir public financé par l’État, tout en restant pris dans une logique d’efficacité sociale.
L’histoire des parcs révèle une longue exclusion. La flânerie romantique d’un homme blanc ne s’applique pas aux personnes noires, contraintes à une autoprotection permanente. Le loisir “neutre” cache ainsi, lui aussi, des rapports de race, de genre et de sécurité. La question devient toujours : pour qui ce sanctuaire existe-t-il vraiment ?
Loisir comme brèche politique et justice du repos
Jenny Odell montre que le loisir peut rester un simple amortisseur, destiné à recharger les forces avant de retourner au travail. Mais il peut aussi devenir une brèche verticale dans le temps productif, comme lorsque nous nous reconnectons vraiment avec la nature et avec les questions climatiques.
Ces moments n’offrent pas une paix naïve ; ils révèlent un monde troublé à un être lui-même troublé.
Des espaces comme les jardins partagés ou les cuisines collectives, par exemple, fonctionnent alors comme sanctuaires non dépolitisés. Ils inventent d’autres rythmes et d’autres manières d’habiter un contexte brutal, selon l’intuition de Saidiya Hartman : “détruire ce monde et en faire un autre” par le soin mutuel.
👉 Le loisir devient une expérimentation de formes de vie, pas simple parenthèse. Voir un million de révolutions tranquilles.
Fermer les yeux dix minutes, rêver, prolonger une douche deviennent des gestes subversifs dans une culture où nous sommes tous passés à la moulinette. La question se déplace : au lieu de demander comment optimiser son temps, Jenny Odell invite à se demander quels temps nouveaux nous voulons faire exister et pour qui.
Chapitre 4 : Redonner au temps sa place

Temps pandémique et redécouverte de la durée
Pendant la pandémie, Jenny Odell ressent une homogénéité étouffante : dormir, travailler sur Zoom, préparer ses cours se confondent dans la même pièce. Pour rouvrir son rapport au temps, elle regarde des webcams d’animaux, des cartes de vent et photographie le ciel. Ces pratiques lui rappellent un mystérieux « ça », une sensation d’un temps plus vaste, “hors horloge”, déjà pressentie à l’adolescence.
Avec le philosophe Henri Bergson, elle découvre la durée, un temps fluide comme une coulée de lave : chaque instant porte le passé et ouvre un futur indéterminé. Pourtant, son esprit revient sans cesse à un temps linéaire découpé en cases identiques, comme une grille abstraite qui juge toutes les autres temporalités.
Timefulness, lieux et saisons vivantes
Jenny Odell s’appuie sur Marcia Bjornerud pour parler de timefulness : voir du temps partout, dans les roches, les plages, les paysages. Elle rappelle que la séparation entre temps et espace vient d’un moment historique (Newton, l’“univers horloge”) qui sert bien l’idée de vendre des heures détachées des lieux et des corps. À l’inverse, les conceptions autochtones lient naturellement saisons et territoires, comme chez les Kulin, où chaque saison porte un nom, une durée et des gestes précis.
Le temps peut se lire dans une fleur d’arbre qui signale la saison des anguilles, ou dans les cycles de feu et d’inondations. Même la baie de San Francisco, dite “sans saisons”, révèle des profils vivants très marqués si l’on regarde mieux :
- Successions végétales ;
- Saisons de l’humidité ;
- Mélodies propres à chaque versant.
Infra-ordinaire, oiseaux et patches d’attention
En suivant le romancier français Georges Perec, Jenny Odell s’intéresse également à l’infra-ordinaire : ce qui se passe quand il “ne se passe rien”. Par exemple, pendant le confinement, ses étudiants, invités à observer quinze minutes dehors, remarquent surtout des oiseaux qu’ils n’avaient jamais “vus” auparavant.
Les ornithologues parlent de patch : un petit territoire défini par l’attention, comme une flaque ou une haie où l’on revient sans cesse. Jenny Odell se choisit un patch minuscule – une branche de marronnier de Californie – qu’elle suit semaine après semaine.
L’observation de ce « patch » dévoile des couches de temps imbriquées : saisons, évolutions, adaptation au climat. Une simple branche, par exemple, devient une horloge vivante qui ne repasse jamais par le même point.
Élargir l’agentivité, recréer le futur
Jenny Odell élargit la notion d’agentivité : cellules, objets, roches peuvent “initier” quelque chose à leur échelle. Des cosmologies autochtones voient des pierres choisir leur sculpteur ; d’autres évoquent des objets qui influencent les vies humaines.
L’autrice insiste aussi sur le caractère incompressible de l’expérience : on ne condense pas des années de vie en un téléchargement rapide. Tout ce qui a réellement vécu dans le temps mérite respect. Elle voit chaque instant libre ou compréhension nouvelle comme une micro-création qui relie esprit, terre et relations.
Selon cette approche, le futur n’est plus une ligne abstraite, mais ce « ça » qui nous répond à travers les choses, les lieux, les autres – à condition de réapprendre à l’écouter.
Chapitre 5 : Changement de sujet
En septembre 2020, Jenny Odell se réveille sous un ciel orange apocalyptique causé par les incendies. Le travail continue pourtant comme si de rien n’était, ce qui la laisse honteuse, épuisée et remplie de cauchemars de feu. Elle comprend que ces rêves traduisent un déclinisme dangereux : une vision linéaire où le temps fonce vers un mur et où plus rien n’a de prise.
En découvrant les brûlages autochtones, l’autrice comprend que le feu est aussi un outil de soin des milieux. L’interdiction coloniale du brûlage puis la politique de suppression totale ont créé une “dette de feu” : accumuler le combustible prépare les mégafeux. Elle rapproche cela d’autres infrastructures qui veulent “éteindre le problème” à coups de digues, routes et murs, en niant la montagne ou la rivière comme sujet.
Anthropocène et responsabilités
L’autrice critique la notion d’Anthropocène qui fait de “l’humanité” un bloc abstrait responsable des dégâts. Cette vision efface les rapports de pouvoir, les groupes réellement responsables et les peuples déclarés “hors du temps” pour justifier la colonisation.
Pour l’autrice, le climat agit comme un langage ancien : feux, tempêtes et inondations sont des formes de parole. Continuer à traiter la Terre comme un objet à optimiser produit une “maladie” morale, faite de cupidité et de gaspillage. Elle compare le discours technocratique des compagnies d’énergie à celui des esclavagistes, qui transforma des personnes en simples “problèmes économiques”.
L’apocalypse signifie pourtant d’abord “révélation” : voir les mondes déjà détruits et les responsabilités cachées. Au lieu de se croire nés “trop tard”, Odell propose d’imaginer que nous arrivons au bon moment pour participer à la transformation en cours, et devenir une saison de tempêtes capables de changer le récit du futur.
Chapitre 6 : Une période exceptionnelle
Désir, temps non marchand et nouveaux communs temporels
L’autrice demande comment faire une maison au désir dans une société du self-made qui transforme chaque manque en honte privée. Elle compare ce désir à un sol compacté par l’abus, apparemment stérile mais encore plein de mémoire de vie. Beaucoup rêvent en secret que le temps cesse d’être de l’argent.
Elle critique le modèle bancaire du temps où donner à quelqu’un signifie perdre pour soi. Si le temps n’est ni fongible ni marchand, “gérer son temps” devient au contraire une coordination mutuelle :
- Répondre sans s’excuser ;
- Partager les tâches ;
- Ajuster les agendas.
Autant de petits pactes où tout le monde gagne…
L’autrice mobilise l’idée de biens communs temporels, ces formes de temps partagés comme la sieste espagnole ou un temps calme collectif au travail. Mais ces îlots exigent des gardiens et de nouveaux critères de succès : tant que la rentabilité reste la mesure centrale, ces temps protégés se dissolvent.
Temps comme pouvoir : horloges, États et cultures dominées
Jenny Odell voit les temps sociaux comme des espèces menacées, liées à une économie et à une organisation du travail. Le temps dominant s’intériorise sans effort… jusqu’au moment où certains n’y adhèrent plus et inventent des “familects du temps” :
- Règles implicites pour les mails ;
- Rituels domestiques ;
- Rythmes de couple ou de colocation.
🏝️ Ces micro-langages créent des îlots temporels qui résistent discrètement au temps standardisé.
Les conflits temporels éclatent lorsque des pouvoirs imposent un temps officiel. Le temps devient un enjeu de domination : qui décide de l’heure “normale” et qui doit s’adapter. Vivre à l’heure du Xinjiang plutôt qu’à celle de Pékin, pour certains Ouïghours, devient un geste politique risqué, une manière d’affirmer une existence collective face à un pouvoir qui veut effacer une culture.
Elle décrit comment des peuples colonisés créent des communs temporels, porteurs de valeurs incompatibles avec la maîtrise capitaliste du temps. Les temporalités non occidentales persistent malgré l’industrialisation. Vu de près, ce “retard” n’est pas un défaut moral, mais un autre régime de temps, problématique seulement lorsque l’horloge capitaliste s’impose comme seule légitime.
Créativité collective et refus comme ouverture de mondes
L’autrice se méfie d’un récit linéaire où le temps capitaliste coloniserait tout, sans reste. Il existe des trajectoires concurrentes dont Jenny Odell entreprend de retracer les chemins.
Une réunion sur l’économie des plateformes dans un bâtiment syndical illustre ce passage. Un informaticien décrit un nouveau taylorisme numérique et le “barrage mental” des employés de bureau qui ne se vivent pas comme travailleurs.
En rappelant à un collègue qu’ils sont encore au bureau à 21 h, il l’aide à voir la valeur de son temps et son appartenance à la classe travailleuse.
Des réseaux coordonnent des luttes transnationales en jouant sur les temps forts financiers des plateformes. L’autrice oppose cette créativité de reprogrammation aux faux espaces “cool” et “créatifs” proposés par les entreprises, qui ne modifient jamais le critère central de profit.
💡 La vraie créativité consiste à réécrire les scripts du temps, et le refus devient un geste collectif qui ouvre d’autres mondes : dire non, c’est déjà se déplacer vers d’autres valeurs et d’autres communautés.
Travail invisible, désir collectif et métaphore des haricots
Le langage économique rend le travail invisible : le PIB efface le travail domestique et le soin (care), massivement assumés par les femmes. Cathy, officiellement “inactive”, vit pourtant des journées saturées de tâches.
Le mouvement Wages for Housework affirme que les femmes produisent la force de travail sans salaire ; Kathi Weeks défend revenu de base et réduction du temps de travail pour desserrer la contrainte du salaire. Ces revendications ouvrent un espace pour “être autrement”, pas seulement pour gagner un peu plus.
Face à l’idéal du gagnant solitaire, la véritable ambition devient de revendiquer ensemble des vies désirables, plutôt que de s’adapter à un monde “en marche vers l’abîme”.
Pour finir, Jenny Odell propose alors de “jardiner le temps” plutôt que de le gérer :
- Inventer ;
- Cultiver ;
- Partager des rythmes partagés, en accord avec les cycles sociaux et terrestres.
Dans cette perspective, le temps n’est pas de l’argent, le temps est des « haricots » : ce n’est pas un stock à épuiser, mais une semence qui se multiplie souvent quand on la partage.

Chapitre 7 : Prolonger la vie
Peur du temps, optimisation et malaise méritocratique
Jenny Odell se souvient d’un conte où un garçon accélère sa vie grâce à un fil magique, jusqu’à se retrouver vieux sans avoir vraiment vécu. Ce récit lui révèle surtout la terreur de l’irréversibilité du temps, plus que la morale “vivre l’instant présent”.
Cette obsession de “gagner du temps” se prolonge dans le culte de la longévité et du bien-être optimisé, où le corps devient une machine à maintenir comme une voiture de sport. Pour Odell, ce discours ressemble à la méritocratie : si vous échouez ou vieillissez “mal”, c’est votre faute, pas celle d’un système qui épuise les corps.
Temps comme tissu social et violences de la mort sociale
Le temps est un tissu social, pas une ressource individuelle. En suivant Eva Feder Kittay, Odell rappelle que chacun dépend des autres pour être nourri, protégé, maintenu en vie : être vivant, c’est entrer en relation. Le médecin B. J. Miller définit la mort comme l’impossibilité de se connecter encore au monde.
Cette vision met en lumière une mort sociale infligée aux personnes handicapées, réduites à un diagnostic ou à une catégorie figée. Incapables de suivre le temps prescrit, ils sont oubliés sur le chemin. Pour Odell, reconnaître leurs modes de relation comme authentiques, c’est restituer leur subjectivité dans le temps partagé.
Conclusion : Réduire le temps de moitié
Soi en mouvement et finitude libératrice
L’autrice montre que le biais de « lesser minds » vise aussi nos propres versions passées et futures. Relire ses journaux révèle pourtant un soi en mouvement, qui cherche, doute, espère, et casse l’illusion d’un moi figé. La série documentaire Up, qui suit des personnes tous les sept ans, fonctionne comme une machine à empathie : le caractère paraît stable, mais les trajectoires restent imprévisibles, ce qui rend visible la profondeur du temps vécu.
Face aux identités figées des réseaux sociaux, ces existences montrent une durée faite de crises, de continuités cachées et d’un « soi harmonique » où tous les âges coexistent. Les grandes rencontres réveillent des couches anciennes, comme si un moi profond se remettait en mouvement.
Transmission, présence et gratitude pour l’univers vivant
Nos vies prolongent celles des autres, comme le rappelle Yuri Kochiyama ; chaque existence résulte d’innombrables apports. Barbara Ehrenreich insiste sur un univers vivant qui déborde l’individu : mourir, ce n’est pas tomber dans le vide, mais rejoindre un monde foisonnant de forces. La mort devient une autre forme d’étreinte avec la vie qui continue.
Être vivant signifie alors entrer en présence, pas “gagner” du temps. C’est se laisser déplacer par un regard, un paysage, un animal. Dans ses rêves lucides, l’autrice ne cherche plus la performance ; elle “regarde autour” avec gratitude, jusqu’au réveil inévitable.
Bioregions, chronodiversité et géologie vivante
Le bioregionalisme devient une métaphore pour penser le temps comme un territoire complexe plutôt qu’une ligne abstraite. Chaque bioregion relie microclimats, êtres vivants et grands systèmes, créant des frontières poreuses et des interdépendances. La chronodiversité du monde se manifeste par des cycles entremêlés.
Les exemples biologiques et géologiques révèlent une géologie vivante :
- Cigales qui émergent tous les 17 ans ;
- Arbres qui “mastent” ensemble grâce aux réseaux mycorhiziens ;
- Calcaires issus de coquilles ;
- Serpentinites qui façonnent des plantes particulières.
Des organismes comme le champignon géant ou Pando brouillent même la notion d’individu, hésitant entre corps séparés et racines communes.
Kairos et temps comme « sol »
L’autrice étend cette idée à nos propres origines : chaque personne ressemble à un champignon visible relié à un mycélium d’ancêtres, de migrations, d’histoires. Avec Tyson Yunkaporta, elle décrit des cultures où temps et espace ne font qu’un, organisés en cycles ; le “sol” n’est pas abstrait, mais une terre concrète parcourue de liens et de saisons.
La scène du film Labyrinth illustre la différence entre chronos (le couloir sans issue) et kairos (l’ouverture cachée révélée par le ver). Un moment de doute sur une route crépusculaire, où l’autrice hésite entre humain ou animal, suspend le temps linéaire et laisse passer le moi profond de Bergson, capable de changer une décision.
Marées, étoiles de mer et désir de futurs vivants
Sur Maury Island, l’autrice apprend à lire les marées par les sons, odeurs et oiseaux. Un siphon de coquillage fait siffler la vase, puis elle rencontre une grande étoile de mer pourpre, espèce déjà ravagée ailleurs. Savoir cette espèce menacée transforme la scène en miracle fragile : aimer quelque chose, c’est habiter la brèche entre passé et futur, désirer un avenir où cela existe encore.
L’étoile de mer est une espèce clé : sa disparition provoquerait l’effondrement de la diversité. Son corps raconte aussi une histoire de retournement évolutif, depuis un ancêtre dressé jusqu’à des bras tournés vers le fond. Debout près de la lagune, l’autrice voit l’eau monter, les érables jaunir, sa propre peau marquée par le temps.
Elle reste auprès de l’étoile aussi longtemps que possible, jusqu’à ce que l’eau la recouvre. Ce qu’elle ressent n’est ni simple joie ni désespoir, mais un mouvement oscillant comme la marée. En entendant son cœur répéter « Encore. Encore. Encore. », elle comprend que le temps n’est pas seulement une ligne, mais cette vitalité répétée, soutenue par tous les cycles qui continuent autour de nous.

Conclusion sur « Sauver le temps » de Jenny Odell :
Ce qu’il faut retenir de « Sauver le temps » de Jenny Odell :
Sauver le temps part d’une sensation que beaucoup partagent sans toujours la formuler : nous avons l’impression de manquer de temps, alors que nos journées sont déjà pleines à craquer. Jenny Odell montre que ce malaise ne vient pas d’un mauvais agenda, mais d’une idée toxique : « le temps, c’est de l’argent », héritée du salariat, de l’industrialisation et renforcée par les applis de productivité.
Au lieu de proposer une énième méthode d’optimisation, elle remonte aux sources historiques et politiques de cette horloge qui nous épuise. Elle relie notre fatigue à des réalités très concrètes :
- Inégalités sociales ;
- Charge mentale ;
- Temps “volé” aux plus précaires ;
- Crise climatique ;
- Etc.
Ce livre peut être utile à n’importe qui se sent dépassé, coupable de ne jamais “en faire assez”, ou en burnout latent. Odell propose des pistes simples mais profondes :
- Prêter attention aux rythmes de notre corps, de nos proches, des saisons ;
- Voir le temps comme quelque chose que l’on jardine, pas que l’on consomme.
On referme le livre avec une idée troublante mais libératrice : si l’on cesse de se voir comme des machines à produire, le temps peut redevenir un milieu vivant où une autre vie devient possible.
Points forts :
- Un tissage impressionnant de références scientifiques, philosophiques et artistiques.
- Le style à la fois poétique, incarné et très pédagogique, qui rend des idées complexes accessibles.
- Des métaphores fortes qui restent en tête et changent le regard.
Point faible :
- Ce livre est pour vous si vous aimez prendre le temps de réfléchir à des concepts et notamment à l’écologie, mais est à fuir si vous cherchez des conseils opérationnels pour mieux vous organiser.
Ma note :
★★★★★
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