Gorgias

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Phrase-résumée de « Gorgias » : Dans Gorgias, ouvrage construit comme une discussion et dédié à l’art de bien parler, Platon présente la rhétorique comme une technique de persuasion, source de pouvoir, mais qui peut malheureusement se pratiquer d’une mauvaise manière : celle des sophistes, qui s’en servent pour leur intérêt personnel et sans aucune considération éthique, contrairement aux vrais philosophes, qui se servent de la parole en respectant les règles de l’éthique.

Par Platon (428-348 av. J-C), 2018, 384 pages

Note : cette chronique est une chronique invitée écrite par Baudouin le Roux, du blog Développer son leadership

Chronique et résumé de « Gorgias » de Platon :

Cinq personnages participent à la discussion : Socrate, ancien maître de Platon, et qui représente ici les idées de l’auteur ; Chéréphon, ami et élève de Socrate ; Gorgias, un des sophistes les plus célèbres de toute la Grèce antique ; Pôlos, élève de Gorgias ; et enfin Calliclès, personnage inventé par Platon, homme politique fréquentant les sophistes afin de bénéficier de leurs tactiques de persuasion.

1. Mise en place de la confrontation

Socrate se rend chez Calliclès, accompagné de son ami Chéréphon. Calliclès a invité chez lui le célèbre Gorgias, pour que ce dernier y tienne une conférence. Gorgias s’est fait une réputation de grand orateur, c’est un sophiste connu pour avoir réponse à tout, et pour n’être jamais pris au dépourvu quelle que soit la question.

Les sophistes détestent Socrate, qui condamne régulièrement leurs idées immorales, et les présente comme des charlatans. Cette conférence publique est une sorte de provocation, et Calliclès rêve d’y ridiculiser Socrate. Malheureusement pour lui, Socrate arrive alors que la conférence vient de se terminer…

Pour Socrate, aucun problème : quitte à rencontrer Gorgias, il préfère un entretien direct plutôt que d’assister passivement à sa conférence. Il propose donc à son ami Chéréphon de lancer la discussion. Mais celui-ci refuse, ne sachant que dire, et sentant venir la confrontation. Socrate prend donc la parole et demande à Gorgias de se présenter, pour commencer. C’est alors que Pôlos, autre sophiste, élève de Gorgias, y voit l’occasion de se faire un nom : il s’interpose brusquement, et s’engage à répondre à la place de Gorgias, qu’il imagine fatigué par la conférence qu’il a faite.

2. Qu’est-ce que la rhétorique : la joute des élèves

Voyant Pôlos prendre l’initiative, Chéréphon s’enhardit, et interpelle le jeune sophiste : puisque son maître Gorgias prétend être un maître, Pôlos pourrait peut-être expliquer en quoi il est un maître ? Quel est donc l’art dont il est le spécialiste ?

Pôlos semble surpris, il ne s’attendait pas à une question aussi directe. Pris au dépourvu, il se lance dans une série de grandes phrases emphatiques, pour finalement déclarer : « L’art qu’enseigne mon maître est… le plus beau des arts. » Cette affirmation qui n’apporte pas grand-chose a le don d’agacer Socrate, qui entre en scène. Il s’adresse au jeune Pôlos, lui reproche de ne pas répondre à la question et de tourner autour du pot pour cacher sa difficulté à définir précisément le métier de son maître. On ne lui a pas demandé de décrire, mais de définir !

Socrate en profite pour mettre en lumière une première différence entre l’école des sophistes (celle de Gorgias, Pôlos et Calliclès) et sa propre école (celle des philosophes) : les sophistes savent très bien s’exprimer, mais ne font que du spectacle. On peut les écouter pendant des heures, et n’avoir rien appris à la fin.

3. Qu’est-ce que la rhétorique : la joute des maîtres

Piqué au vif, Gorgias demande à Pôlos de s’écarter, afin de reprendre lui-même le duel face à Socrate. Chéréphon se met donc lui aussi en retrait. Le débat s’engage maintenant entre Socrate et Gorgias, qui se promettent de répondre à toutes les questions posées, avec le plus de concision possible, sans partir dans de grands discours.

Gorgias prend les devants : Socrate voulait une définition de son métier ? Pas de problème : il est tout simplement un orateur, et même un bon orateur, dont l’art, qui s’enseigne, s’appelle la rhétorique. Cela convient-il ?

« Très bien », lui répond Socrate. « Mais qu’est-ce que la rhétorique, et à quoi sert-elle ? »

Gorgias reprend :

« La rhétorique est l’art qui a pour objet les discours prononcés de vive voix, et spécialement les discours politiques. En effet la rhétorique est un art qui donne le pouvoir de persuader les foules, de convaincre les publics, ce qui est très utile en politique ».

Pour Socrate, cette définition est vraie, mais insuffisante, car la rhétorique n’a pas le monopole de la persuasion. D’autres matières, comme les sciences, et notamment les mathématiques, ont ce pouvoir : elles mènent des raisonnements, et lorsque la preuve arrive à la fin, on est convaincu du résultat, d’autant plus qu’il est scientifique, objectif. La rhétorique a-t-elle ce caractère scientifique ? Appartient-elle à la même famille, au même genre ? Peut-on dire qu’elle est une science ?

Pas vraiment, d’après Socrate : la rhétorique, qui traite donc des discours, sert dans le débat d’idées, qui est souvent subjectif. Pourtant, réagit Gorgias, les débats d’idées cherchent la plupart du temps à savoir ce qui est juste et injuste : c’est le cas dans les tribunaux, où les discours essaient de démêler le vrai du faux, pour que justice soit faite. C’est le cas également dans les Assemblées et les Parlements, où les discours servent à débattre des lois, pour tenter de les fixer de la manière la plus juste possible. Peut-être, répond Socrate, mais dans tous les cas, même si les camps opposés finissent par se mettre d’accord autour d’une solution, personne ne peut être sûr que cette solution est incontestablement la plus juste et la meilleure.

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On en arrive à la conclusion suivante : la rhétorique, qui est l’art de bien parler, est productrice de croyance, mais pas de certitude. Elle ne peut donc s’enseigner au même titre que les sciences. Il va donc falloir que Gorgias donne une nouvelle définition, plus précise… Une définition qui tienne compte des questions suivantes : comment fait-on appel à l’orateur, qui a besoin de lui, et pourquoi ?

4. La rhétorique : un art de pouvoir, une arme d’influence

Gorgias accepte le défi, et répond point par point aux différentes questions.

  • Quand fait-on appel à l’orateur ? Quand on a besoin de persuader les autres, pour que notre pensée domine la leur.
  • Qui a besoin de lui ? Tous ceux qui désirent influencer les autres, spécialement les hommes politiques.
  • Pourquoi a-t-on besoin de lui ? Pour avoir le pouvoir sur les autres, tout simplement !

La rhétorique est une arme psychologique très puissante, au pouvoir universel, presque divin. Celui qui est habile à parler ne l’emportera-t-il pas toujours et partout, même sur plus compétent que lui ? La rhétorique est donc l’art de dominer les autres par la force du discours. C’est un art de combat.

Comme pour tous les arts de combat, poursuit Gorgias, il reste bien sûr à en user légitimement. Si quelqu’un s’en sert pour commettre des injustices, il ne faut pas s’en prendre au maître de rhétorique : ce dernier enseigne un art dont on peut et dont on doit faire bon usage, mais si certains élèves en usent injustement, c’est leur responsabilité.

Choqué par l’argumentation de Gorgias, Socrate décide de l’interrompre. Déjà, il n’aime pas la manière dont le sophiste se dédouane des dérives de la rhétorique : c’est un peu facile de former des gens à manipuler les autres (contre de l’argent, au passage…), et de décliner ensuite toute forme de responsabilité !

Ensuite, Socrate s’étonne de la logique du raisonnement : si un simple orateur parvient à persuader un public contre l’avis de quelqu’un qui s’y connaît mieux que lui, c’est que ce public n’est pas capable de reconnaître celui qui s’y connaît vraiment. Ce n’est donc pas tellement dû aux talents de l’orateur, mais surtout au public, qui connaît mal le sujet.

De plus, Gorgias avait commencé par dire que le rôle de l’orateur devait être de débattre, afin de trouver les solutions les plus justes possible. Un bon orateur devrait donc être un homme juste, un homme épris de justice, et surtout pas un manipulateur ! Il ne devrait donc pas user injustement de son art.

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Vexé par sa première défaite, Pôlos profite de cette attaque de Socrate contre Gorgias pour intervenir brusquement au secours de son maître.

5. La rhétorique, art de bien parler ou arnaque organisée ?

Désireux de ne pas se faire piéger comme la première fois, Pôlos invite Socrate à donner lui-même sa propre définition de la rhétorique. « Pour commencer », répond Socrate, « elle n’est pas véritablement un art, au sens noble du terme ». Pour Socrate, un art doit forcément servir au bien. Ainsi, une technique qui sert à faire le mal n’est pas un art mais une corruption de l’art véritable, une dérive qui s’est détournée de ce pour quoi elle était faite, et qui perd dès lors toute noblesse. Plutôt que de désigner cette dérive sous le nom d’art, Socrate préfère la réduire à un « savoir-faire », une technique basique. Et puisque la rhétorique peut facilement servir des causes immorales, Socrate la range impitoyablement dans cette catégorie.

Mais de quel art la rhétorique est-elle donc la corruption ? D’après Socrate, souvenons-nous d’abord que la rhétorique concerne le « bien parler », talent de l’orateur. Ce « bien parler », ce talent, est utile dans les débats d’idées afin de favoriser la justice. Or, on a vu que de son côté la rhétorique ne se mettait pas souvent au service de la justice. Au contraire, elle la trahit, elle la corrompt, elle s’en détourne. En conclusion, cet art que la rhétorique déforme, c’est tout simplement l’art judiciaire : la rhétorique est ainsi une perversion de la justice.

Ici, Socrate se permet une petite comparaison. Pour lui, la rhétorique est semblable à la cuisine, à la parure, ou encore à la sophistique, car elles ont toutes le même genre d’activité : la flatterie.

Gorgias interrompt Socrate : qu’est-ce que cela veut dire ? On s’écarte du sujet ! Si son adversaire a une explication, qu’il la donne vite, car on dirait bien qu’il va trop loin !

Socrate ne se démonte pas, et s’explique : les hommes ont un corps et une âme (ou esprit), qui ont chacun leurs besoins, afin de rester en bon état. Pour entretenir ce bon état, il existe différentes sortes d’art : la gymnastique et la médecine pour le corps, l’art législatif et l’art judiciaire pour l’âme. Or les flatteurs ont inventé quatre savoir-faire pervertis afin de contrefaire les arts véritables. Ainsi, la gymnastique est travestie en parure, la législation en sophistique, la médecine en cuisine, et la justice en rhétorique. Ces savoir-faire sont agréables, ils procurent du plaisir, mais leurs excès nuisent toujours à la santé. D’après Socrate, la rhétorique est donc une sorte de flatterie, qu’utilisent les orateurs manipulateurs.

6. Quel pouvoir pour l’orateur ?

Ennuyé par l’argumentation de Socrate, Pôlos rebondit en disant qu’après tout, encore faut-il savoir exactement quel est le pouvoir d’un orateur. Pour sa part, Pôlos pense que l’orateur a un pouvoir absolu : en effet, il lui suffit de parler pour entraîner les foules derrière lui. L’orateur est donc, quoi qu’il arrive, le personnage politique le plus puissant. Et du coup, le plus heureux ! La rhétorique est donc bien un art noble, puisqu’elle rend heureux !

Socrate objecte que le pouvoir n’est pas un bien pour celui qui se trompe sur ce qu’est le bien. Celui qui agit selon son bon plaisir, et seulement pour son intérêt personnel, finit la plupart du temps par faire n’importe quoi, et finit aussi un jour par le payer. À terme, il n’est donc pas heureux. Pôlos admet que les hommes se trompent souvent sur ce qui est censé les rendre heureux, et convoitent parfois des choses qui finiront par les rendre malheureux.

De plus, en recherchant ces choses, poussés par leur convoitise, ils sont parfois amenés à commettre des injustices et à se comporter malhonnêtement. Non pas qu’ils désirent absolument commettre ces injustices, mais parce qu’ils pensent que cela leur permettra plus facilement de parvenir à leurs fins. Mais au bout du compte, une fois leur objectif atteint, ils savent qu’ils ont mal agi, leur conscience leur reproche leurs actions, ce qui gâche leur plaisir.

Le vrai pouvoir appartient donc à celui qui, voulant être heureux, parvient à obtenir son bonheur en faisant le bien. Au contraire, celui qui, pour être heureux, se permet de se comporter de manière immorale, ne parvient jamais à être vraiment heureux. Il n’obtient donc pas ce qu’il voulait, et se retrouve impuissant à l’obtenir. Être tout-puissant et faire ce qu’on veut est donc différent. Socrate va encore plus loin :

« En soi, je ne voudrais ni commettre d’injustice, ni en subir. Mais entre les deux, je préfèrerais encore la subir, car je n’aurais rien à me reprocher. Ma conscience sera libre ».

Pôlos, qui se montrait plutôt d’accord jusque-là, trouve cette dernière affirmation bien belle, mais peu réaliste. Pour preuve, il prend l’exemple du tyran Archélaos : ce tyran dirige sa ville d’une main de fer, et fait la loi comme il veut en régnant par la crainte. Et beaucoup de monde pense qu’il est heureux, puisqu’il fait tout ce qu’il veut, et ce, même s’il se comporte de manière injuste !

Cependant, Socrate refuse cet argument. Pour lui, le bonheur d’Archélaos n’est qu’une supposition : beaucoup de monde le croit heureux, ça ne veut pas dire qu’il l’est. Le nombre de témoignages en faveur d’une opinion ne fait pas la vérité de cette opinion. Ce qu’il faudrait, en réalité, c’est le témoignage sincère d’Archélaos.

« D’autre part », affirme Socrate, « il est impossible que l’homme qui se comporte tous les jours de manière injuste soit vraiment heureux. Les remords et sa conscience doivent le ronger de l’intérieur, même s’il cherche à les étouffer. Celui qui commet une injustice ferait mieux d’expier sa faute, cela lui permettrait justement de se débarrasser de son injustice et de ses remords. Malgré les apparences, il y a donc fort à parier qu’Archélaos n’est pas heureux ! ».

Ébranlé par ces arguments, Pôlos se soumet, et se met en retrait de la discussion.

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7. Et si l’orateur assumait soutenir la loi du plus fort ?

Pour la première fois de la soirée, Calliclès décide d’intervenir dans la discussion. Cet homme politique, qui vise un mandat, est dérangé par les idées de Socrate, très différentes des siennes. Si Socrate a raison, cela change le sens de la vie et sa propre vision de la politique… Il s’en ouvre à Socrate, lequel confirme, et va plus loin encore : prenant le cas de Calliclès, il lui reproche d’être versatile, contrairement à lui qui cherche à mener une vie droite. En effet, ayant pour objectif prioritaire d’obtenir le vote des Athéniens, Calliclès change d’avis en fonction des opinions à la mode. Au contraire, Socrate a pour objectif premier le bien : il s’en tient donc à une ligne droite et cohérente.

Vexé, Calliclès critique violemment Socrate et sa manie de chercher les contradictions chez les autres.

« En réalité », dit-il, « Socrate est un piètre orateur, qui change lui-même toujours de point de vue : quand son interlocuteur invoque la loi naturelle, il lui oppose la loi humaine ; et quand ce même interlocuteur invoque la loi humaine, il lui oppose la loi naturelle. C’est trop facile ! De toute façon, la seule vérité en matière de loi naturelle, c’est que le fort domine le faible. Telle est la seule loi de la nature, le seul ordre des choses, et le seul digne d’être considéré comme juste ».

Emporté par sa colère, Calliclès poursuit son raisonnement :

« Évidemment, les lois humaines, instituées par les faibles, empêchent les forts d’exercer leur supériorité naturelle : on leur fait croire que l’égalité est juste et que l’inégalité est injuste. C’est un raisonnement de faible, inventé par les philosophes ! Pour bien comprendre que la loi du plus fort est bien la meilleure, encore faudrait-il arrêter de pratiquer la philosophie ! Cette matière peut à la limite servir de passe-temps quand on est jeune, mais elle fait perdre le sens des réalités, et ne sert à rien lorsqu’on doit se défendre en cas d’agression physique. Si on veut être un homme, on doit donc savoir arrêter de perdre son temps avec la philosophie ».

Et Calliclès conclue en traitant Socrate de faible et d’inutile, qui ferait mieux de se taire une bonne fois pour toutes.

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8. Et le plus fort est…

Gardant son calme, Socrate réagit par une question : qu’est-ce qu’être supérieur ? Qu’est-ce qui fait qu’on est fort ? Est-ce notre force physique ? Pas vraiment, on peut perdre sa force, ne serait-ce qu’en vieillissant, et la force physique seule ne suffit pas. Est-ce notre intelligence ? Pas vraiment non plus, l’intelligence n’est pas toujours reconnue, et l’intelligence seule ne suffit pas. Celui qui a le plus de volonté, alors ? Non plus, il reste dépendant des circonstances, et la volonté seule… ne suffit pas !

Pour Socrate, celui qui est le plus fort, c’est celui qui possède une véritable autorité, une autorité légitime, fondée sur la droiture. Cette autorité est d’abord une autorité sur soi-même : elle est une maîtrise de soi et de ses passions, ce qui caractérise les hommes sages. Qui peut prétendre diriger les autres s’il n’est pas capable de se diriger soi-même ?

Toujours aussi agressif, Calliclès répond que cet idéal de sagesse est hypocrite. D’après lui, au contraire, la vraie vie consiste justement à assouvir ses passions au maximum. Ceux qui ne le font pas ne sauraient être heureux, ils se privent, ils se frustrent. Un frustré peut-il être heureux ? La réponse est évidemment négative !

Immédiatement, Socrate rétorque que sagesse et frustration ne peuvent être liées, bien au contraire : le désir étant insatiable, il est utopique de placer son bonheur dans la jouissance, et c’est bien celui qui cherche à assouvir toujours plus ses passions qui est condamné à être frustré à vie.

Pour y échapper, il faut savoir distinguer entre les plaisirs. « Plaisir » n’est pas toujours synonyme de « bien », tout comme la souffrance n’est pas toujours synonyme de « mal » (par exemple : le sportif qui souffre, le fait pour être meilleur ; le patient qui s’astreint à un régime, le fait pour soigner sa santé ; celui qui s’astreint à faire des études, le fait pour progresser ; etc.). Est « bon » ce qui est réalisé pour faire le bien, et est effectué de manière droite et juste. Aussi, il est possible de distinguer deux genres de vie : celle, inspirée de la philosophie, des gens qui cherchent à faire le bien ; et celle, inspirée par l’égoïsme, de bon nombre d’orateurs et d’hommes politiques, qui recherchent exclusivement leur plaisir personnel. Les premiers sont les vrais forts, les autres sont les vrais faibles.

Ce qui se passe à Athènes est un bon exemple : si la rhétorique était un art véritable, et non une basse technique consistant à flatter l’auditoire, elle aurait pour objectif le bien commun, et suivrait donc un ordre et des dispositions éthiques, favorables au bien commun. À Athènes, ce n’est pas le cas, et l’on voit ainsi des orateurs (les sophistes) et des hommes politiques (comme Calliclès) favoriser leurs intérêts au détriment du bien commun.

9. Art de bien parler ou art de bien vivre ?

Très énervé par ce qu’il vient d’entendre, Calliclès refuse de poursuivre la discussion, prétextant la violence gratuite de Socrate. Ce dernier poursuit donc seul son raisonnement : les plaisirs ne sont pas mauvais, mais il faut savoir les ordonner au bien. Il ne faut donc ni rechercher de mauvais plaisirs, ni commettre d’injustice en vue de jouir de bons plaisirs.

Socrate explique ensuite que le ciel, la terre et les hommes appartiennent à un même ensemble, et que ce cosmos fonctionne car il obéit à des lois (physiques, chimiques, naturelles). L’ordre qui règne est le fruit de ces lois, et dès qu’on déroge aux lois de cet équilibre, on installe le désordre. Il en va de même pour un homme pris individuellement : s’il a une vie ordonnée et rangée (sans que cela exclue les plaisirs, tant qu’ils sont maîtrisés), il peut être sûr que sa vie est bonne. On peut dire de cet homme qu’il est un « sage ».

Reprenant sa thèse sur la justice, Socrate rappelle qu’à moins d’être dérangé, personne ne veut délibérément commettre l’injustice juste pour le plaisir de la commettre. Quand une injustice est commise, c’est toujours en vue d’obtenir quelque chose d’autre. Cette méthode n’est pas celle d’un bon homme politique, c’est celle des tyrans, qui au fond se rendent bien malheureux. Ce qui compte réellement dans la vie, c’est ce qu’on vaut, et non pas ce que l’on sait faire. Bien parler, c’est utile, bien vivre, c’est mieux !

Cela devrait être spécialement le cas en politique : le pouvoir devrait être exercé par ceux qui sont compétents et qui, visant le bien, rendent leurs concitoyens meilleurs, et plus heureux. Aucun homme politique n’y est parvenu à Athènes, même ceux qui ont fait de grandes choses pour cette cité : Périclès, Cimon, Thémistocle, Miltiade. C’était des orateurs de talent, qui ont construit de bonnes choses, et en cela on peut dire qu’ils sont de bons serviteurs de l’État. Mais n’ayant pas rendu les hommes meilleurs, ils ne sont pas pour autant de bons hommes politiques.

10. Bien vivre, c’est vivre en homme responsable, qui tient compte des conséquences

Pour finir, et pour encourager les hommes à vivre de manière bonne et éthique, Socrate leur demande d’imaginer ce qui pourrait se passer après la mort. Il en profite pour raconter de manière imagée ce qui se passe de fait après la mort, sous forme de récit mythique : du temps de Kronos, les vivants jugeaient les autres vivants qui, connaissant le jour de leur mort, convoquaient beaucoup de faux témoins en leur faveur, lesquels faussaient la sentence prononcée par les juges.

Pour y remédier, Zeus décida de supprimer la connaissance du moment fatal, et plaça le jugement après la mort. Séparée du corps, l’âme se retrouve nue sous le regard de ses juges, qui appartiennent eux-mêmes au royaume des morts. Bien souvent, l’âme des puissants va au Tartare (équivalent de l’enfer), tandis que celle des hommes bons va dans les îles des Bienheureux (équivalent du Paradis). Le genre de vie qu’on choisit ici-bas doit donc tenir compte de ce qui se passera après la mort.

Conclusion sur « Gorgias » de Platon :

Ce livre a de très nombreuses qualités, tempérées par quelques petites zones d’ombre, mais l’ensemble est vraiment très séduisant.

Afin de dissiper tout malentendu, rappelons que si le livre de Platon est dédié à l’art de bien parler, ce n’est pas tant pour expliquer cet art que pour en étudier la valeur intrinsèque. Une grande partie de ce dialogue est ainsi consacrée à la critique de la rhétorique, telle que la pratiquent les sophistes et les hommes politiques d’Athènes. Platon, qui parle par la bouche de Socrate, condamne leurs méthodes qu’il juge immorales. Le but des sophistes et des politiques, d’après lui, serait de séduire leur public afin de mieux le manipuler.

Cette condamnation est louable, et a le grand mérite de traiter de sujets que peu d’auteurs osent aborder : les rapports entre séduction et moralité, la place de la parole dans la vie publique, l’influence que la parole permet d’avoir, et les limites de ce pouvoir. Platon évoque notamment les usages qu’on peut en faire, les problèmes éthiques qui peuvent surgir, et relie le tout à de hautes considérations sur le bien et le bonheur. Autant dire que le contenu de cet ouvrage est très riche… Ce n’est pas pour rien qu’il est considéré comme l’un des plus grands classiques de la philosophie.

Mais c’est aussi l’une de ses limites : à vouloir expliquer les choses avec le plus de profondeur possible, Platon est obligé de rédiger des dialogues très denses, qui réclament énormément de concentration à la lecture… et à la relecture, car certains passages sont très costauds ! « Gorgias » ne se lit pas comme un roman. Il a beau être relativement court, c’est un livre qui demande du temps et de la persévérance.

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De même, le style de l’œuvre peut rebuter : « Gorgias » est à l’origine en grec ancien, et les traducteurs des différentes éditions ont mis un point d’honneur à transcrire le texte le plus fidèlement possible, de manière très littérale. Il en ressort un style un peu particulier, pas très intuitif. Bien sûr, c’est un détail de forme, mais qui prend toute son importance pour les lecteurs sensibles au confort de la lecture. Les plus impatients n’aimeront pas, c’est certain. Il existe une solution : choisir une édition commentée, plusieurs sont très pédagogiques.

Mais revenons sur le fond. « Gorgias » est une magnifique analyse de ce qu’est l’art oratoire (ou rhétorique) : une arme au service des idées. Sa puissance est fort bien démontrée, tant à travers les positions de Socrate qu’à travers celles défendues par ses ennemis. L’enjeu n’est donc pas de savoir si l’art oratoire est utile ou non, mais de savoir quel usage en faire. A-t-on le droit d’utiliser une telle arme au gré de sa volonté ?

La position de Platon, défendue par Socrate, est claire : l’art oratoire est une arme de charlatans. Incapables de raisonner droitement, ils ont ainsi recours à des techniques et à des effets de langage destinés à impressionner l’auditoire, afin de le persuader qu’ils ont raison. À l’opposé, toujours d’après Platon, les vrais philosophes ont recours à la logique, afin que leurs idées soient le fruit non pas d’une impression, mais d’arguments construits. En bref : celui qui pratique l’art oratoire est un menteur, qui subjugue les foules afin de dissimuler ses mensonges, tandis que le philosophe est un mentor, qui enseigne les foules afin d’éclairer leurs intelligences.

Derrière cette critique, Platon défend un idéal de vie juste, respectant la morale et l’ordre des choses. Il s’oppose à la conception des sophistes qui nient l’existence d’un ordre naturel, et donc de règles. Pour eux, il n’y a pas réellement de justice, et encore moins de morale : seule compte la loi du plus fort, et tant pis pour les plus faibles et pour les démunis. À Platon, qui explique que le bonheur et la liberté sont facilités par la maîtrise des passions, ils opposent une volonté d’assouvissement perpétuel, peu importe les conséquences, et tant pis si leurs désirs les dominent.

De fait, l’Histoire donnera raison à Platon. Après avoir fait assassiner Socrate, les sophistes prirent une influence de plus en plus grande auprès des hommes politiques, et inspirèrent de nombreux tyrans. Le sens de la parole de Socrate, « Mieux vaut subir l’injustice que la commettre », bien que prolongé par Aristote à la suite de Platon, fut ensuite perdu pour longtemps. Il fallut attendre le déploiement du christianisme pour qu’il trouve ses nouveaux défenseurs.

Cependant, et malgré toute l’admiration que suscitent les thèses de Platon, force est de constater qu’il est allé un peu loin dans la critique de la rhétorique. Cela se comprend : à son époque, les orateurs étaient presque tous dans le camp des sophistes et des politiques sans scrupule. Platon a donc fini par détester cet art (qu’il ne considère même pas comme un art), et par penser qu’il ne pouvait être utilisé que par les menteurs et les manipulateurs, à des fins immorales.

Mais ce n’est pas le cas ! S’il est vrai que les charlatans en font leur arme favorite, il ne faut pas oublier que l’art oratoire est une technique, et qu’en tant que tel, il est neutre. Comme pour toutes les armes, sa moralité dépendra de celui qui l’utilise, et de ce qu’il en fait. Aveuglé par les dérives dont il est le témoin, Platon tire donc à boulets rouges sur un art… que son maître Socrate maîtrisait pourtant lui-même très bien ! À la différence, bien sûr, que Socrate défendait un idéal de justice, et que ses discours avaient pour objet de servir cet idéal. Il est donc possible d’utiliser les techniques oratoires à des fins honnêtes, et c’est tant mieux.

Quoi qu’il en soit, « Gorgias » a eu le mérite de poser l’un des problèmes majeurs de la pensée occidentale. Le chemin du bonheur consiste-t-il à se laisser conduire sans retenue par ses passions, ou bien à les maîtriser par une conduite raisonnable, afin d’atteindre la paix de l’âme et le règne de la justice ? Tous les penseurs postérieurs à Platon se positionneront par rapport à cette question, dans l’un ou l’autre camp.

Pour moi, j’ai choisi le camp de Socrate, Platon et Aristote. Avec quelques restrictions, notamment sur la moralité de l’art oratoire. « Gorgias », ce livre pas toujours facile, m’a beaucoup apporté : il a renforcé mon idéal de vie juste, en apportant des arguments rationnels à ce qui n’est parfois qu’une intuition.

Il m’a aidé à me convaincre de ne pas céder systématiquement à mes envies, m’apprenant à me priver volontairement de temps en temps, afin de garder la maîtrise de mes désirs. En regardant autour de moi, j’ai vu beaucoup de gens insatisfaits, alors qu’ils avaient plus que moi : ils étaient malheureusement incapables de se satisfaire, car soumis à leurs passions, il leur fallait toujours plus, ou toujours satisfaire un nouveau désir. Ce cercle est malheureusement sans fin, et il faut croire que seule la mort les en délivrera.

Enfin, ce livre m’a donné du courage : il n’est pas facile de lutter contre ses désirs, surtout lorsqu’on est gourmand comme moi ! 😉 Mais voir Socrate et Platon défendre de telles idées, à une époque où elles n’étaient clairement pas à la mode, et où il était au contraire dangereux de les soutenir, cela force le respect. Et lorsqu’on voit la postérité qu’ont eue ces penseurs, l’influence qu’ils ont exercée sur les civilisations, on ne peut qu’être encouragé à les imiter.

Et vous, quel camp choisirez-vous ? 🙂

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Points forts :

  • Platon propose une définition très claire de la rhétorique comme « arme au service des idées », et en produit une analyse magistrale.
  • Les dérives qu’il dénonce, toujours très actuelles, sont étudiées avec beaucoup de finesse.
  • Il ne se contente pas de condamner les mauvais usages. Il propose de belles solutions, à travers un idéal de vie juste. Et, il montre également en quoi les dérives ne sont finalement pas profitables pour ceux qui en usent. Bien au contraire, et malgré les apparences.
  • L’ensemble du texte est rédigé sous forme de dialogue, ce qui permet de bien exposer chaque point de vue, et donne un caractère plus vivant à l’ensemble.

Points faibles :

  • La densité extrême du contenu
  • Le style, qui n’aide pas à une lecture fluide, en raison du texte traduit du grec ancien.
  • Platon a tellement envie de dénoncer les mauvais côtés de la rhétorique qu’il en oublie de traiter les bons : certes, c’est un outil dangereux lorsqu’il sert les mauvaises personnes, mais c’est un outil bénéfique s’il est utilisé à bon escient.
  • Le dialogue, qui fait la part belle à des échanges très structurés et argumentés, se perd un peu dans la toute dernière partie, volontairement fantasmée. « Vivre en pensant à ce qui pourra se passer après la mort », c’est intéressant et cela pose de vraies questions en matière de responsabilité, mais fonder cette idée sur un récit inventé n’est probablement pas la meilleure manière de la défendre.

La note de Baudouin le Roux, du blog Développer son leadership :

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Gorgias







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    Bienvenue sur mon blog spécialisé dans des livres rares, des livres exigeants qui ont tous une énorme qualité : ils peuvent vous faire changer de vie. Ces livres ont fait l’objet d’une sélection rigoureuse, je les ai tous lus et choisis parmi des centaines d’autres.