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La frontière invisible

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Résumé de “La frontière invisible” : Kilian Jornet, amoureux et spécialiste de la montagne nous dévoile sa philosophie de vie à travers une belle expédition en Himalaya, pour lui “vivre sans prendre de risques n’est pas vivre”.

Par Kilian Jornet, 2013, 241 pages.

Note : Cette chronique est une chronique invitée écrite par Timothée Villette du blog Courir libre en montagne.

Chronique et résumé de “La frontière invisible” :

Qui est l’auteur de “La frontière invisible” ?

Kilian Jornet est un sportif professionnel espagnol, spécialiste de ski-alpinisme, d’ultra-trail et de course en montagne. Il détient plusieurs records d’ascension comme celui du mont-blanc ou du Cervin.

Note de l’auteur : L’histoire que je vais maintenant vous raconter est un mélange de vécu et de fiction. La première partie est tirée de la réalité. L’expédition en Himalaya est inspirée d’une expérience personnelle vécue durant l’hiver 2013 dans les montagnes népalaises aux côtés de deux amis : Jordi Tosas et Jordi Corominas. Les personnages, leur histoire et la personne à laquelle je dédie ce livre sont, en revanche, issus de mon imagination.

Chapitre 1 : Par-delà les nuages

Petit, Kilian voyait la vie en rose. Il ignorait encore ce qu’était la douleur. C’est sans s’en apercevoir que nous commençons à jouer à “un, deux, trois, soleil” que nous choisissons notre cursus universitaire, que nous prenons notre indépendance, que nous nous mettons à conduire une voiture, à avoir une petite amie, à rembourser un emprunt, à travailler, à nous marier, à avoir des enfants, à devenir responsable… Et un beau jour, nous réalisons que nous sommes devenus adultes sans avoir rien demandé à personne. Nous nous levons, nous nous passons le visage sous l’eau et, en nous regardant dans la glace, nous constatons que nous avons sacrément grandi.

Nous vivons sans vraiment prendre du recul et nous nous rendons compte que nous sommes passés à côté de beaucoup de choses.

L’auteur se demande s’il faut du courage pour affronter des montagnes inconnues, pour quitter notre confort et un quotidien que nous maîtrisons parfaitement ? Ou est-ce de la lâcheté que de fuir des repères auxquels nous accordons une importance, et que tout à la fois nous avons peur de perdre. Est-ce pour cela que Kilian s’imagine qu’ils vont l’attendre tranquillement, qu’il va les retrouver comme il les a quittés, retardant ainsi le moment fatidique où ils cesseront d’exister ?

Il y a des gens pour lesquels la vie continue quels que soient ses hauts et ses bas. D’autres vivent une succession d’événements en pointillé, sans cohérence apparente. Pour d’autres encore, la vie se résume à un seul instant. Selon toute probabilité, Kilian fait partie de cette dernière catégorie.
Dans ce premier chapitre, l’auteur contacte Stéphane, un idole pour lui. Ils se mettent en tête de traverser d’une seule traite le massif du Mont-Blanc à ski, d’Ouest en Est, en empruntant l’arrête des principaux sommets.

Savez-vous ce qu’est le bonheur ? Le bonheur à l’état pur ? Ce n’est pas le moment où l’on obtient quelque chose, ni celui où un événement se produit. Non, le bonheur à l’état pur, c’est l’instant précédent, le moment où l’on découvre qu’on va y accéder.

  • C’est le moment où une bouche d’adolescent se rapproche d’une autre pour l’embrasser, et que cet adolescent prend conscience qu’il aimera peut-être cette autre personne pour le restant de ses jours.
  • C’est le mathématicien qui s’écrie “Eurêka !” en résolvant soudain ce théorème qui résistait au monde scientifique depuis des années.
  • C’est l’instant où le marathonien aux Jeux olympiques se retourne – en vue de la ligne d’arrivée – et constate qu’il a suffisamment d’avance pour gagner.
  • C’est le moment où une femme comprend que dans quelques mois elle tiendra un bébé dans ses bras : le sien.

Mais la frontière entre bonheur et souffrance est bien plus subtile que nous pouvons l’imaginer.

Durant ce projet, une corniche cède sous les pieds de Stéphane. Kilian voit son idole, mentor et ami tomber dans le vide. Il passe du pur bonheur à la souffrance extrême en quelques secondes.

Le plus rageant pour l’auteur, c’est qu’à ce moment-là, il marchait à côté de lui. Et que, quand, à 20 centimètres à droite de ses pieds, le sol s’est tout à coup dérobé, il a fait un pas en arrière avant de se précipiter pour voir ce qui s’était passé. Mais sa réaction instinctive a été la peur. Par réflexe, pour se protéger, il a mis tout son poids sur ses talons. Pourquoi ne s’est-il pas jeté vers la droite en lui tendant la main ? Pourquoi n’a-t-il pas sauté dans une tentative désespérée de le retenir dans le vent, d’attraper une partie de son corps et de sentir sa chaleur, cette chaleur rassurante qui émane d’une mère lors d’une étreinte avec son enfant ? Tant de questions que Kilian s’est posées à lui-même.

Il s’en veut terriblement de sa lâcheté. Il envie l’homme qu’il aurait pu être à cet instant : celui qui se serait avancé sans hésitation. Mais il a reculé d’un pas pour échapper à la mort et il a découvert que l’instinct nous commande de nous accrocher farouchement à la vie.

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Chapitre 2 : Sous le soleil

Il était une fois, dans un royaume ruiné par des années de guerre et de misère, l’héritier du trône : un jeune roi libéral qui parcourait son royaume, libérant tous ces sujets… Au milieu de la toundra, il arriva devant une petite maison. Près d’un jardinet se trouvaient un homme pauvre et son mouton.

Je te libère, lui lança le roi. Tu peux t’en aller.

Pour aller où ? demanda l’homme. Si je pars, qui va s’occuper de mon mouton ?

– Tu n’es pas obligé d’en prendre soin tout seul. Tu es libre. En ville, il y aura quelqu’un pour s’en occuper quand tu voudras t’en aller.

Je suis déjà libre…

– Comment peux-tu te croire libre alors que tu ne peux pas partir d’ici ? Tu dépends de ton animal et de ton jardin pour vivre.

– Sans mes soins, le jardin et le mouton dépériraient, et sans eux, je ne pourrais subsister. Avec les années, nous avons appris à nous aimer. Si la liberté sert à quelque chose, c’est à chercher le bonheur. La liberté, c’est pouvoir choisir ses chaînes, choisir ce qui nous rend heureux. Si je ne m’occupais pas de mon mouton, et que je n’arrosais pas mon jardin, je ne serais pas libre.

– On m’a toujours dit que pour être libre, pour être soi-même, il ne fallait dépendre de personne…

– Alors, qu’est-ce que tu préfères ? Tu veux être le roi d’un petit monde ou un naufragé dans l’espace, l’infini ?

L’auteur pense que les chaînes sont inutiles. En effet, elles ne nous donnent qu’une illusion de liberté que nous confondons avec l’indépendance. Comme nous confondons l’indépendance avec l’argent dont nous disposons, notre voiture, notre travail, notre maison… Nous devrions être capables de briser ces attaches, c’est certain, mais bien souvent, nous nous trompons de chaînes.

Nous avons tous des objectifs dans la vie, Kilian Jornet, lui, a réalisé tous ses rêves beaucoup trop tôt. Dans tous les cas, il est très important de se fixer un objectif dans la vie !

Nous devons considérer nos rêves avec attention car ils peuvent se réaliser. À quoi puis-je encore aspirer alors qu’à l’âge de 25 ans j’ai déjà accompli tout ce que je voulais faire dans ma vie ? Se demande alors l’auteur. Que faire alors que j’ai brûlé une étape dont je pensais qu’elle durerait au moins quinze ou vingt ans de plus ? Que faire quand on n’a plus de rêves – non pas par manque d’imagination ni de peur de les voir échouer une fois de plus, mais parce que l’un après l’autre, ils se sont réalisés ?

Aujourd’hui à 25 ans, Kilian ne cherche plus l’admiration des autres lorsqu’il gagne. En effet, la victoire ne compte plus pour lui puisqu’elle ne correspond plus à un rêve. La victoire a perdu son sens lorsqu’il a appris ce que perdre signifie.

Ainsi, il nous montre que c’est seulement lorsqu’on a réalisé ses rêves que l’on comprend que ce n’était peut-être pas forcément le plus important…

Chapitre 3 : Thomas

La différence entre la drogue et le sport extrême, c’est qu’après une journée à consommer de la drogue, on se sent minable, alors qu’après une journée d’ascension engagée, on se prend pour un dieu.

Kilian Jornet a aussi fait de l’escalade en “free solo” (escalade libre en solitaire sans système d’assurage, sans corde) à un niveau moins élevé que le Trail ou le ski-alpinisme, mais tout de même…

C’est aussi une des raisons pour lesquelles il est devenu champion du monde dans sa discipline. Il a compris très vite qu’il devait être complémentaire pour progresser.

C’est là qu’il a rencontré Thomas. Bloqué au milieu de la paroi, environ 150 mètres au-dessus du sol, dans un passage qu’il ne savait pas comment négocier. Il ne faisait pas plus de 2 à 3 mètres. Vu d’en bas, il ne semblait pas difficile, du moins il en avait l’impression, et il paraissait vraiment court… Pourtant il était bel et bien coincé. Kilian avait une bonne prise pour la main droite et les pieds bien en appui sur une réglette d’environ 2 centimètres de large. Il tenait en équilibre sans trop forcer; ses muscles résisteraient le temps qu’il faudrait, mais il lui fallait continuer et sortir par le haut.

En dessous, quelques passages compliqués le faisaient redouter une désescalade.

C’était le moment de respirer profondément, de se calmer et de chercher sereinement la solution, d’examiner la paroi, de trouver un débouché pour sa main droite ou pour un de ses pieds afin de débloquer la situation. Le niveau de difficulté de la voie n’excédait pas le 6, son franchissement ne devait donc pas être trop compliqué. L’auteur a commencé à chercher, à monter un peu les pieds tout en gardant la main droite sur la bonne prise pour s’assurer. Il regardait à droite et à gauche, à la recherche d’une aspérité, en vain. Il commençait à envisager des alternatives : descendre un peu et tenter sa chance légèrement plus à gauche, ou passer par la droite, ou encore d’autres solutions dans lesquelles le facteur inconnu était important…

“Monte les pieds, n’aie pas peur ! Tu ne le vois pas d’où tu es, mais un mètre au-dessus, sur la gauche, il y a un très beau trou !” La voix venait de l’amont, à gauche. C’était celle d’un grimpeur qui progressait avec aisance dans une autre voie. Kilian lui a fait confiance, a retenu sa respiration tandis que son corps n’était plus accroché à la paroi que par les orteils et qu’il lançait ses bras vers le haut en espérant trouver – et il l’a trouvée – la fameuse prise de main.

Dans la difficulté, nous faisons confiance aveuglément aux gens qui nous entourent car nous n’avons pas vraiment le choix. Que se serait-il passé si Kilian avait décidé de ne pas faire confiance à cet inconnu ? Ou alors que se serait-il passé si justement cet inconnu avait menti en disant qu’il y avait un très beau trou ?

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Chapitre 4 : Toi

Pourriez-vous, s’il vous plaît, m’indiquer le chemin pour sortir d’ici ?

– Cela dépend beaucoup de l’endroit où vous voulez aller.

– Ça m’est complètement égal…

–Alors, peu importe le chemin que vous prendrez.”

Alice au pays des merveilles, Lewis Carroll

Nous disons que le vocabulaire qui compose une langue détermine la manière de penser – voire d’être – de chaque peuple. Les Japonais n’utilisent presque jamais le mot “iie” qui signifie “non”. Ils atermoient en permanence. C’est un peuple aux yeux duquel les valeurs et les services rendus sont essentiels, mais qui est aussi très dépendant et soumis. L’anglais en revanche, est une langue beaucoup plus directe, aux constructions plus courtes. Les Anglais sont moins attachés aux traditions et intègrent plus rapidement les changements. Les Inuits, eux, distinguent des milliers de nuances dans la couleur blanche et donnent à chacune un nom différent.

Nous sommes ce que nous pensons et nous pensons par l’entremise du langage. Et si un mot n’existe pas dans notre langue, cela ne signifie pas que ce qu’il désigne n’existe pas, mais que ce qu’il signifie est invisible à nos yeux. Ce qui échappe à l’auteur, c’est comment pouvons nous employer le mot “liberté” pour désigner à la fois la sortie de prison, la course sur une arête au milieu des fjords norvégiens et l’expression de son opinion sans crainte de représailles. Comment se fait-il qu’il n’y ait qu’un seul mot “amour”, pour exprimer ce que nous éprouvons à la fois pour nos amis, pour notre mère, alors que nous pouvons dire revolver, pistolet, fusil, carabine, mitraillette, automatique, arquebuse, mousquet, pour désigner une arme à feu ?

penser sans se soucier du regard des autres

Kilian aimerait ressembler à Thomas : être quelqu’un qui dit ce qu’il pense sans se soucier de l’opinion des autres et faire ce qu’il veut sans imiter les autres. Le sport lui a apporté la popularité et, avec elle, le devoir intrinsèque d’en être l’ambassadeur – avec plus ou moins de réussite – à une échelle de plus en plus importante. Jusqu’où doit aller l’auteur dans ce domaine ?
L’auteur a atteint un tel niveau dans son domaine qu’il ne sait plus s’il doit persister dans cette voie ou au contraire passer à autre chose.

Dans ce chapitre, Thomas (nouvel ami de Kilian) lui propose une expédition en Himalaya, un projet un peu fou.

“La montagne était-elle une véritable passion ? Ou bien s’y trouver était-il tout ce que je savais faire ? Mon amour pour toi était-il véritable ou n’était-ce qu’une évasion de plus par rapport à ma solitude ? La compétition était-elle pour moi un espace d’expression ou juste un moyen d’être reconnu ?”

Du vide naît toujours le besoin de se bâtir un avenir dans lequel on s’imagine pleinement. Mais si on le construit sur de mauvaises bases ? Fuir était sa manière de trouver les réponses à ces questions. La distance est un obstacle inventé par l’homme, mais c’est aussi un espace qui lui permet de se retrouver au fil d’un long chemin.

“Tu ne m’as jamais demandé pourquoi je partais, mais tes yeux troublants, tour à tour bleus ou verts, m’ont interrogé jusqu’au jour de mon départ. Et je n’avais pas de réponse. La dernière nuit, nous avons fait l’amour. Un amour mélancolique. Et, tout ensommeillée, tu m’as chuchoté tandis que je me levais silencieusement, à l’aube, pour aller à l’aéroport : “Ça t’arrive parfois d’être triste lorsque tu réalises un rêve ?””

Chapitre 5 : Katmandou

“J’aime dessiner. C’est comme prendre une photo, sauf qu’on peut masquer la saleté.”

En disant cela, n’essaye-t-il pas de fuir la réalité ? Comme si dans sa vie, il ne voulait pas se confronter à ses problèmes (les saletés) et qu’il cachait le problème sous le tapis. Mais les problèmes finissent toujours par ressurgir du tapis…

Dans ce chapitre, Kilian part pour Katmandou avec Thomas. Là-bas, il rencontre Alexandre, un ami de Thomas qui partira finalement avec eux pour réaliser l’expédition.
Démarre alors une conversation douteuse :

Et toi, tu es venu pour quoi ? demande Alexandre en plantant son regard dans celui de Kilian.

– Pour faire des découvertes. Je ne suis jamais allé dans ces montagnes. Je cherche de nouveaux défis, je me consacre à la compétition mais…

– Oui, je sais.

– Je veux trouver de nouveaux objectifs, de nouveaux projets, tu comprends ? J’ai besoin de mettre ma motivation à l’épreuve.

– Écoute, il n’y a pas de compétition ici. Ce n’est pas là que tu trouveras le succès. La montagne n’est pas un endroit pour les héros.

Il a dit cela sans animosité, sur un ton calme et sincère. La gloire n’existe pas dans le véritable alpinisme, et je ne la cherchais pas en allant en montagne ; je fuyais plutôt le succès. Mais qu’est-ce que je cherchais en venant là, alors ?

Kilian recherchait l’admiration de son père, qu’il n’avait pas obtenue par le biais de ses résultats en compétition. Il voulait prouver à sa mère qu’il était capable de se distinguer dans d’autres domaines ? L’auteur quêtait l’amour de ses proches à travers leur admiration. Il a voulu créer un héros pour qu’ils l’acceptent, mais les héros n’existent pas, ce ne sont que des lâches qui dissimulent leurs faiblesses. Et dissimuler ses faiblesses, c’est comme contracter des dettes. Toutes ces choses, toutes les questions auxquelles il faut répondre… Ça à l’air anodin dans un premier temps, mais il est d’une race à laquelle on a appris à être indépendant et autonome. Trop… Il est d’une race à laquelle on a appris à ravaler ses peurs, ses colères et ses douleurs.

Ce que nous devrions dire aux personnes qui nous sont chères – mais que nous taisons – ne fait que prendre de l’importance à mesure que le temps passe. Le silence ne fait rien disparaître. Au contraire, il aggrave les problèmes. Kilian avait des dettes envers plusieurs personnes et il a toujours trouvé le moyen de s’y soustraire. L’alcool et l’escalade en solitaire ont été une issue de secours à sa culpabilité après la mort de Stéphane, tout comme sa panique d’être adulé par le public. Et ce voyage est une nouvelle fuite, comme tous les voyages. Peut-être s’est-il fourvoyé sur son objectif ?

“Finalement, ma vie est faite de silences : celui, assourdissant, de ma première victoire en compétition, le silence de mon regard quand j’ai compris que j’étais amoureux, le silence de la montagne au coucher du soleil, le silence intolérable qui accompagne la mort d’un ami et, depuis quelques jours, le silence douloureux d’un adieu.”

Il y a des silences qu’on voudrait éternels, d’autres qu’on ne peut rompre même s’ils font terriblement souffrir. Car le silence est comme un miroir : il n’offre ni explication, ni fioriture, ni euphémisme. On s’y contemple nu, en héros, en traître, désespéré…

Chapitre 6 : En route vers les sommets

“On peut bien parcourir le monde en quête de beauté, nous ne la trouverons jamais si nous ne l’avons pas en nous.”

Louis Audoubert

Dans un bus qui mène les 3 amis à leur destination, l’auteur a une réflexion sur les gens du pays.

Deux hommes âgés d’une trentaine d’années assis à côté de lui jouent, plaisantent et se tirent les cheveux tandis que d’autres essaient de dormir, la tête posée sur une épaule inconnue. Mais le plus frappant, c’est que tout le monde rit et sourit. Sans doute ces gens n’ont-ils pas oublié l’enfant qui sommeille en eux ? Ou alors, ils n’ont pas honte de faire ce qui leur passe par la tête alors qu’ils sont entourés d’étrangers ?

Ainsi, il est difficile pour l’auteur de trouver l’équilibre entre les trois époques : le passé qui lui rappelle qui il est, l’avenir qui lui indique celui qu’il aimerait devenir et le présent qui lui procure sentiments et sensations. Il ne peux guère se fier au passé, car c’est lui qui a décidé de reléguer dans un coin de sa mémoire le souvenir de celui qu’il ne veut pas être et qui fantasme sur celui qu’il aurait aimé ressembler.

“L’avenir m’éclaire ; il m’empêchera d’apprécier les étapes que je suis en train de franchir et me privera de l’intensité de ce que je suis en train de vivre. Nous reconstituons le puzzle de notre vie – celle d’aujourd’hui et de demain – avec des morceaux de souvenirs et des rêves.”

D’après l’auteur nous inventons ceux qui manquent parce que nous sommes incapables de vivre dans un tableau inachevé. En fin de compte, nous passons notre existence à cheval entre un passé que nous nous sommes construit et inventé, et un avenir que nous nous imaginons en tentant de ne pas perdre pied sur terre, jusqu’à ce que tout finisse, colorant derrière nous le ciel de rouge foncé.

Pourquoi avons-nous besoin d’être “remplis” pour être heureux ? Se dit-il alors. Parce que nous avons besoin de combler tous les vides, de savoir ce que nous ne savons pas – et que nous ne saurons jamais – en nous servant d’hypothèses, de suppositions, de petites et de grandes découvertes qui nous donnent l’illusion de rassembler les pièces de cet immense puzzle qu’est la vie.

Parce que nous avons besoin d’exister, de nous créer notre propre monde, nos relations et de voir l’extérieur comme une seule entité, compacte, dans laquelle chaque conséquence a une cause, et où il existe un élément parfaitement adapté pour combler chaque vide. De nos jours, il semble que le bonheur réside dans le fait de tout savoir, de maîtriser tous les domaines et de boucler toutes les boucles qui composent nos vies. Mais dans l’histoire du monde et de l’humanité, peu de boucles ont été bouclées.

Le succès mène-t-il au bonheur ? Peut-être pas… Ça y est, l’expédition commence et pendant qu’ils marchent, Kilian profite qu’Alexandre soit un peu derrière pour parler à Thomas, en essayant d’en savoir un peu plus sur Alexandre.

Avant-hier, Alexandre m’a demandé pourquoi j’étais venu… Il a dit sans agressivité, mais comme s’il ne voulait pas de moi dans ces montagnes… Comme si je n’étais pas à ma place.

– Il t’a dit ça ? C’est bizarre. Il se réjouit pourtant toujours de voir d’autres personnes s’intéresser à des activités comme celle-là. J’ai beaucoup grimpé avec lui ; il est sans doute un peu sec et direct, il dit ce qu’il pense sans prendre de gants. Ca peut parfois blesser, mais c’est beaucoup mieux comme ça.

– Oui, j’aime aussi les gens directs, mais il m’a demandé ce que je venais faire ici, comme si je n’étais pas le bienvenu.

– Et tu lui as répondu quoi ?

– Que je ne savais pas. Que c’était pour changer, pour trouver de nouvelles motivations, pour fuir la compétition. Tu sais bien, on en a déjà parlé.

– Alexandre n’aime pas la compétition. Il est issu d’un pays et d’une époque où l’individu n’existait pas en tant que tel, où l’ego devait servir le collectif, ce qui en montagne est presque toujours un gage de réussite. En Russie, l’alpinisme a toujours été une affaire d’équipe, c’est une discipline militaire et c’est dans ce cadre que je l’ai rencontré lors d’expéditions dans le Caucase et au Pamir. Il a fui les fortes personnalités et leurs ego, ainsi que les milieux qu’il fréquentait à Moscou et, lorsqu’il est arrivé en Himalaya, après de nombreuses années passées à en rêver, il s’est à nouveau trouvé confronté à de fortes personnalités et à de gros ego.

Et ces gars-là sont devenus des héros dans leur propre pays même si leurs réalisations étaient beaucoup moins intéressantes que celles d’Alexandre et son groupe. Mais comme tout ce qui se passe ici est mal connu en Occident, c’est facile de magnifier la réalité : les gens croient ce qu’on leur raconte. Nous vivons dans un monde de baratin dans lequel le plus beau parleur l’emporte, et où ceux qui savent convaincre et faire de leur aventure personnelle de beaux discours écrivent l’histoire et en deviennent les héros. Je pense qu’Alexandre t’a pris pour un de ces types.

– Oui, il m’a parlé des héros. Je pense qu’il a en partie raison. Ma présence ici est dictée par mon ego. Si j’ai fait de la compétition et que je suis venu ici, c’est pour me prouver à moi-même et à mes amis ce dont je suis capable…

– On a tous besoin de chouchouter notre ego. Le problème, c’est lorsque notre activité est notre seul outil pour le faire. Tu sais, Alexandre aussi cherchait à se prouver qu’il était capable de grandes choses, mais il fuyait l’héroïsme car ce n’est pas une distinction qu’on peut s’accorder à soi-même, c’est un titre décerné par les autres. Quand il a commencé à réussir des choses très intéressantes, à ouvrir de nouvelles voies, à faire des répétitions exceptionnelles, les gens se sont intéressés à lui.

Les expéditions internationales se l’arrachaient et les marques et les sponsors se disputaient son image. Mais il refusait de communiquer sur ce qu’il faisait, il rentrait chez lui et tout le monde ignorait ce qui s’était passé durant ses mois d’expédition. Il n’en parlait jamais. Or dans un monde où les mots prévalent, se taire, c’est se condamner à ne pas exister. Son silence a été interprété comme un aveu d’échec, et il a commencé à être considéré comme un trouillard.

– Mais alors, qu’est-ce qu’il cherchait en Himalaya ?

– Il recherchait l’esthétique, la difficulté, le dépassement de soi. Il cherchait à être en paix avec lui-même, il voulait être fier des œuvres d’art qu’étaient ses ascensions. Et il a toujours considéré l’alpinisme comme un art.

– Il est de plus en plus difficile d’adhérer à un monde comme celui dans lequel nous vivons, où chaque personne est sa propre marque et où nous agissons davantage en fonction des réactions extérieures que nous pensons provoquer que par rapport à nos propres convictions? La force devrait nous permettre d’être indifférents aux réactions extérieures et de nous concentrer sur ce qui compte vraiment…

– Ce n’est pas si simple… Alexandre a quitté les siens très jeune, à 17 ans. Il est issu d’une famille aristocratique de Moscou évoluant dans le monde de la musique ou quelque chose comme ça. C’étaient des artistes assez célèbres, bien introduits dans l’élite moscovite, et Alexandre est devenu le vilain petit canard. Il était davantage un animal attaché à la terre qu’un rat de bibliothèque, en dépit de son excellente éducation. Il en a eu assez d’être attendu au tournant. Et il était las des espérances et des projets que ses parents, professeurs et amis avaient pour lui. Alors, dès qu’il en a eu l’âge, il est parti pour le Sud, dans le Caucase, je crois, pour pouvoir vivre de la terre. C’est là-bas qu’il a commencé à grimper. Mais il a retrouvé ce qu’il avait fui un peu plus tard, sur les rochers…

– Oui, on fuit tous quelque chose à un moment ou un autre ; c’est le seul moyen de résoudre ce type de problèmes.

– Non, ce n’est pas le seul, mais nous sommes bien trop fiers pour nous laisser aider.

– Aujourd’hui, ce n’est pas que les gens n’acceptent pas d’aide, c’est qu’ils sont devenus totalement dépendants d’autrui.

– Je ne sais pas ce qui vaut mieux. Les problèmes, c’est comme les boules de neige, ça grossit, ça grossit et, quand ça éclate, ça fait très mal.

– Mais résoudre ses problèmes seul rend plus fort. C’est ce qui nous fait grandir, non ? Nous tombons de plus en plus bas et nous trouvons la solution une fois à terre.

– Ouais, peut-être. Nous, les humains, apprenons principalement dans l’adversité et si nous ne nous y collons pas dans notre jeunesse, le temps se charge de nous rappeler à l’ordre plus tard… Tu verras, mon pote, quand tu auras des enfants ! Tu vas en baver s’ils te ressemblent !

– Non, les parents ne savent rien de ce qu’on vit. Parce qu’on ne leur dit pas ou qu’on leur raconte des bobards. Ils refusent de voir ça… Heureux les ignorants…

les montagnes frontière invisible

– Ils le savent très bien. Parce que les silences parlent? Non, en fait, ils ne parlent pas… Au contraire, ils font plus de dégâts que les mots, car l’imagination est beaucoup plus douloureuse que la réalité. Elle n’a pas de limites : elle te donne des ailes ou elle te brise. Elle est sans mesure, alors que la réalité n’est que la réalité. Tu penses que nos parents n’ont pas vécu avant nous ? Et nous ? Réveille-toi, mon gars. L’homme – comme je te le disais – apprend de ses erreurs, mais l’expérience n’est pas génétiquement transmissible. Chacun doit la tirer de ses propres déboires : les grands-parents, les parents, les enfants…”

Et après un silence, il ajoute : “Mais tous les voyages ne sont pas nécessairement des fuites. Avec les années, en découvrant de nouveaux endroits, j’ai appris à me connaître, à écouter et à grandir. Voyager n’est plus une fuite mais un cheminement, une évolution. C’est probablement le seul moyen que nous connaissons pour vivre. La plupart des gens n’ont pas besoin de partir si loin pour trouver la même chose que nous, mais nous autres, alpinistes, avons besoin de cette distance et d’une confrontation concrète avec nos peurs pour y parvenir.”

D’après Kilian la confiance en soi que nous pouvons éprouver à distance disparaît face à l’éventualité d’un succès : un succès envisageable mais certainement pas acquis. Car les rêves s’éloignent à mesure que nous nous en approchons, à mesure que l’échec ou la victoire devient possible.

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Chapitre 7 : L’héritage

“C’est ce que nous laissons derrière nous, c’est aussi un peu de ce que nous ont donné les gens que nous avons admirés et aimés, et qui nous ont montré le chemin et nous ont influencés.”

Lluis Claret

Les trois amis sont au milieu de leur expédition et l’auteur se pose toujours des questions sur sa vie.

“J’aime le silence, j’admire les gens qui n’ont pas peur du silence. Parler pour parler, c’est fuir nos peurs et nos défauts, car c’est uniquement dans le silence que nous nous retrouvons face à eux.”

Voilà une belle phrase à ressortir si un extraverti vous parle pendant une heure et ne veut plus vous lâcher.

Thomas parle de liberté à Kilian et lui dit :

La liberté s’arrête au moment où nous prenons une décision. Jusqu’alors, oui, nous sommes libres de choisir, mais dès que nous commençons à penser, nous ne sommes plus libres, parce que nous prenons des décisions qui conditionnent nos actions, et quand nous ne pensons pas, nous ne sommes pas libres non plus.

– Je n’arrive pas à te comprendre, ai-je répondu. Si nous pensons, nous ne sommes pas libres, et si nous ne pensons pas, nous ne sommes pas libres non plus ? Mais où est donc la liberté ?

La véritable liberté, c’est l’ignorance. Écoute : le plus dur, quand on est militaire, ce n’est pas d’être dans l’armée.

Ça, ce sont des conneries. Le plus dur, c’est le retour à la maison quand on en a terminé avec le service militaire ou qu’on quitte délibérément l’institution… Parce que, jusque-là, on t’a ordonné ce que tu devais faire à chaque instant : quand tu pouvais aller pisser, les vêtements que tu devais porter, ce que tu devais manger etc. du coup, quand tu te retrouves chez toi, tu ne sais plus quoi faire. Tu es perdu. Quels vêtements mettre ? Qu’acheter à manger ? Qu’est-ce que je fais aujourd’hui ? Mieux on connaît quelque chose, moins on est libre, car nous créons davantage d’automatismes. Avec la connaissance, nous créons notre propre armée d’habitudes.

– Et tu crois que le libre arbitre ne mène pas à la liberté ?

– Si, mais c’est très difficile. La liberté n’existe que si nous sommes capables de passer outre ces automatismes, et, pour y parvenir, nous devons cesser d’avoir des certitudes.”

Chapitre 8 : Kjanjin

“On peut vivre sans faire grand chose et on peut faire beaucoup de choses sans vivre.”

José Luis Sampedro

Thomas se torture les méninges pour reformuler mathématiquement une étude qui calcule le risque objectif que nous prenons en décidant d’aller en montagne – de la simple promenade en forêt à côté de la maison à la difficile ascension en solitaire loin de toute civilisation. Il passe des heures, plongé dans ses papiers, traçant des courbes, des lignes et inscrivant des chiffres. Le plus compliqué à quantifier dans ce genre d’équations, c’est ce que nous dicte l’instinct, ce sont nos sensations : celles qui nous disent “vas-y” ou “aujourd’hui, il vaut mieux rentrer”. Comment prendre la mesure des émotions ? Comment quantifier la peur ? Ou l’amour ? D’après l’auteur, nous pouvons quantifier une émotion lorsque nous ne pouvons affirmer si elle sera brève ou infinie.

Mais les émotions, en tant que telles, sont intemporelles et impossibles à mesurer. Les décisions importantes sont prises à partir d’équations très délicates. D’un côté, nous disposons de données tangibles : la météo, l’état du terrain, nos propres capacités techniques… Et de l’autre, il y a les données subjectives – que nous devrions éliminer –, mais il faut bien admettre à l’auteur qu’il a toujours pris les décisions importantes davantage par instinct que par raison.

Sur plusieurs jours, les trois compagnons doivent s’arrêter car l’ascension devient engagée. Ils ne pourront repartir que lorsque les conditions seront favorables. Ce qui laisse l’auteur face à l’ennui. Leurs journées se résument à faire une randonnée le matin pour s’acclimater, puis rentrer manger et attendre jusqu’au repas du soir.

Ainsi, après une dizaine de soirées, sans qu’il s’en aperçoive, l’ennui a laissé place à un état de paix intérieure. Kilian ne le craint plus, il n’a plus peur de devoir chercher anxieusement une manière d’occuper ces six heures de liberté tous les après-midi. Il apprécie le temps qui lambine, il voit les choses différemment. Il observe tout très attentivement : les montagnes, les voisins, ses compagnons et lui-même aussi…

“Sans ma montre, je suis passé de la recherche de l’essentiel à l’approfondissement du superflu, aux choses que nous remettons à plus tard, que nous n’obtenons jamais et qui nous gâchent la vie. Et je profite de ces après-midi-là pour rêver, pour imaginer des aventures que je ne vivrai jamais et d’autres que je vivrai peut-être.”

D’après l’auteur, si nous sommes alpinistes, c’est parce que nous n’aimons pas le confort, ni le prêt-à-porter. C’est parce que nous apprécions l’imprévu. Si nous sommes alpinistes, c’est parce que non seulement nous donnons les réponses théoriques mais aussi parce que nous jouons notre vie pour les mettre en pratique. Nous pouvons parler de style, de rêves et de projets, mais si nous restons assis là, nous ne saurons jamais si c’est réalisable.

Et il n’y aura jamais personne pour nous dire : “C’est maintenant, aujourd’hui, qu’il faut y aller et voilà comment il faut faire”, parce que là où nous allons, personne n’est jamais allé. Il faut que nous allions voir par nous-mêmes. La seule réalité, c’est que nous découvrirons là-haut, pas ce que nous pensons ou ce que nous disent les livres.

Les rêves deviennent réalité quand nous prenons le risque d’aller au bout, et pas quand nous sommes vieux et que nous nous souvenons que nous en avons eu. Une fois là-bas, nous nous adapterons aux imprévus, nous pourrons décider s’il faut continuer ou faire demi-tour. Il n’y a que le premier pas qui coûte.

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Si nous n’agissons pas, c’est par peur. Par peur de découvrir que ce que nous imaginions est bien différent de la réalité.

Chapitre 9 : Jolly Roger

“La liberté, ce n’est pas de suivre les autres. On doit être libre pour apprendre par soi-même et ne rien prendre pour argent comptant, ne pas chercher de guide, ni de cadre, ni même de lieu. La liberté implique que nous ayons la capacité de nous poser les bonnes questions sans nous préoccuper de l’avis des autres, mais en nous remettant de nous-mêmes en question.”

Krishnamurti

être libre avec une frontière invisible

Chapitre 10 : La vie et la frontière invisible

“Le bonheur, c’est un truc que tu cherches et, quand tu l’as, tu t’en rends pas compte. C’est rétroactif, tu t’en rends compte après coup. Il y en a partout, du bonheur, il faut juste savoir le capter, savoir que tu l’as.”

Stéphane Brosse

En montagne, il n’y a plus de nom, ni d’âge, ni de titres. L’altitude fait tomber les masques, et notre véritable personnalité se révèle. Impossible de dissimuler l’homme que nous sommes profondément et que, bien souvent, nous ne connaissons même pas. À 8000 mètres d’altitude, il ne reste que les muscles et l’expérience.

Ça y est, les conditions sont favorables et les trois amis reprennent leur route. Après plusieurs jours à avancer, à dormir dans une tente et à souffrir soit du froid, soit de la chaleur, ils se rendent compte qu’ils ne pourront pas aller plus loin.

Une quinzaine de mètres plus loin, les trois amis trouvent une bande très étroite un peu plus enneigée. Thomas s’arrête.

“Je ne le sens pas… Sans corde pour nous attacher, combien de temps nos mollets tiendront-ils sur ce terrain avant de nous lâcher et de nous précipiter vers le bas ?”

Thomas et Kilian se regardent et acceptent en silence que l’aventure se termine ainsi. Si proche et si loin…

“Moi je descends à skis.”

–T’es sûr ? demande Thomas à Kilian.

Sur cette paroi assez engagée, chaque détail détermine s’il va vivre ou mourir.

“Ici, je suis loin de tout… Loin de mes compagnons déjà descendus quelques centaines de mètres plus bas, loin de mes amis, loin de toi, loin de la terre que je connais, loin de la lumière des projecteurs et des pensées fugaces, loin des courses et des gens qui m’idéalisent, loin de tout ce que j’ai fui. Maintenant, je suis moi-même et non plus le personnage que j’en étais venu à détester. Je suis seul avec tout ce que ça implique.”

Par exemple, prendre la décision de libérer les piolets qui le relient à la paroi… La peur au ventre, il les extrait de la glace et entame un dérapage très lent et en les plantant à chaque mètre pour s’arrêter. Ensuite, il descend les 20 mètres qu’ils avaient parcourus et, à hauteur de la traversée, il se rend compte qu’il a orienté ses skis dans la mauvaise direction. Ses spatules sont tournées vers l’ouest, or il doit aller vers l’est pour arriver sous le rocher. Dans un endroit pareil, chaque détail est lourd de conséquences.

“M-e-r-d-e.”

Il regarde plus bas. Impossible de poursuivre en dérapage. Il doit réussir à tourner en évitant que la poussée du petit saut indispensable ne soit trop brutale, afin de maintenir ses carres dans la neige. Et après… Après, il lui reste à employer cette impulsion pour traverser le passage dans lequel les crampons, tout à l’heure, ne pénétraient que d’un millimètre…

Combien y a-t-il ? Dix, quinze mètres de glace bleue à traverser avant de retrouver la “neige” blanche sous le rocher où il espère pouvoir ralentir ?

“Ces deux mètres me suffiront-ils pour tourner ? Serai-je précipité 1 000 mètres plus bas dès l’entrée en contact avec le “bleu” ? Vais-je pouvoir m’arrêter à la prochaine bande de neige sous le rocher ?” Ma vie est suspendue à ces quatre questions.”

Des questions de vie et de mort auxquelles il n’aura les réponses que quand il se trouvera 20 ou 30 mètres sous le rocher… Une fois donné le premier coup de reins pour tourner, il n’y aura plus moyen de stopper le processus. Pourvu que la réponse à ses quatre questions soit “oui”… se dit-il.

““Sommes-nous condamnés à mourir ou condamnés à vivre ?” Je ne m’étais jamais posé cette question, mais elle prend là tout son sens. Nous sommes tous voués à mourir.”

Nul ne peut y échapper, même l’homme le plus riche, le mieux portant ou le plus fort… Nous finirons tous de la même façon : seul dans un trou. Une dépouille puis un tas d’os… Il ne restera alors que ce que nous avons vécu : les émotions, les rencontres, ce que nous avons appris et ce que nous avons donné. Et ça, c’est la condamnation de la vie. Vivre…

C’est à la fois si facile et tellement compliqué à réussir… Exister… Tout le monde existe… Mais vivre ? Chacun est-il capable de vivre vraiment ? Evidemment, à cet instant précis, Kilian ne se torture pas l’esprit avec tout ça. À ce moment-là, dans sa tête, il n’y a que les quatre questions précédentes et la réponse très simple qu’elles trouveront : un oui ou un non auxquels sa vie est suspendue. S’il y a quatre “oui” il vivra. S’il y a un seul “non”, il cessera d’exister.
C’est simple, effroyablement simple. À ce moment-là, l’auteur cherche la meilleure prise possible sur ses piolets qui doivent l’aider à s’arrêter en arrivant à l’autre bande de neige. Tout bien calculé, il se dit qu’a priori les réponses à ses questions seront quatre “oui”.

Comme c’est facile de décocher des axiomes quand sa propre vie n’est pas en jeu ! Comme c’est facile d’émettre des hypothèses, d’élaborer des tactiques et de planifier des stratégies quand, en cas d’échec, on a juste à regretter d’avoir fait une connerie.

Perdre de l’argent – même par millions –, foirer une compétition, rater des examens ou ne pas décrocher un contrat au travail… Que c’est simple de mettre en pratique des théories lorsqu’on ne risque pas vraiment sa peau !

“Au point où j’en suis, la théorie et la pratique ne font plus qu’un. Et si en théorie tout devait marcher, à cet instant, je doute terriblement de moi-même, de mes connaissances et de mes capacités.”

Kilian prend une grande inspiration et se lance. Et, la réponse a été la même pour ces quatre questions : “Oui”.

Pour l’auteur de “La frontière invisible” vivre sans prendre de risque n’est pas vivre. La vie se joue aux limites. Les batailles se gagnent aux frontières, et la science repousse celles de la connaissance. Les pauvres meurent en franchissant les frontières et les riches s’enrichissent en les créant. Tout se passe autour des frontières.

Pour finir, à la fin de cette expédition riche en émotions et en aventures, les trois amis rentrent à la maison.

L’ambition de Kilian et son excellente forme l’empêchent d’envisager le succès au-delà du résultat, mais dans les yeux de ses compagnons, il devine, derrière la fatigue, l’ombre de la fierté du travail accompli. Combien de temps lui faudra-t-il pour faire passer la frustration de l’échec après la joie de l’accomplissement ? Quand sera-t-il capable de considérer qu’un objectif a été atteint à travers la démarche réalisée, même si le résultat n’est pas là ?

L’idole est la personne que nous aimerions être, et lorsque cette personne présente un défaut, nous souffrons de nous être glissés dans sa peau. Nos idoles doivent penser comme nous voudrions penser nous-mêmes, agir comme nous voudrions le faire nous-mêmes.

Lorsqu’elles agissent différemment, nous sommes blessés car c’est comme si nous nous trahissions nous-mêmes, et dans notre imaginaire, nous sommes ces personnes-là et nous avons emprunté le même chemin qu’elles. Mais aujourd’hui, puisque j’ai tué mes idoles, (se dit Kilian) ce raisonnement est caduc. J’ai appris à apprendre des autres, mais aussi de leurs différences et de leurs faiblesses.

Chapitre 11 : Le retour

L’auteur de “La frontière invisible” est revenu et s’est replongé dans le monde qu’il avait quitté. Il est revenu débarrassé de la lourde charge des “étiquettes”. Il est revenu en comprenant qu’il n’était jamais parti.

“Tu avais raison lorsque tu disais que les rêves, une fois réalisés, nous rendent mélancoliques. Parce que la plus belle partie d’un rêve, c’est le chemin à parcourir pour l’atteindre. Parce que nous sommes des hommes forgés par nos rêves. Et parce que sans nos rêves, nous sommes morts.”

Conclusion sur “La frontière invisible” de Kilian Jornet :

L’auteur parti au Népal avec 2 amis pour tenter une ascension dans un endroit “inconnu”. Du moins ils ne savent pas ce qui se passe là-bas. Ils vivent dans l’illusion une grande partie du chemin mais comme toute illusion, cela prend fin, et vient alors la désillusion. Les conditions météo ne sont pas assez bonnes pour les emmener au bout de leur voyage. Ils devront peut-être renoncer. Mais la montagne ne bouge pas, elle restera en place. Alors ne vaut-il pas mieux renoncer pour mieux revenir ? Ou renoncer pour mieux s’orienter ? Repartir du bon pied dans un domaine qui nous correspond mieux ?

L’auteur, dans l’espoir de trouver des réponses à ses questions grâce à ce voyage revient avec encore plus de questions.

Ce livre est très inspirant, il nous dévoile une vision que l’auteur a de la vie bien différente de tout ce que nous pouvons retrouver dans les biographies de personnes à succès. L’auteur nous partage son ressenti sans nous vendre du rêve sur la vie qu’il mène. Il reste humble. Je n’ai pas détaillé l’histoire dans cette chronique pour aller à l’essentiel, mais l’histoire est remplie de folles aventures toutes très inspirantes. Je me suis concentré sur les passages où il s’adresse au lecteur, car ce sont ceux-là selon moi qui sont les plus impactant. Moi qui ai toujours voulu rentrer ne serait-ce que 2 minutes dans la tête d’un champion du monde pour voir à quoi il pouvait bien penser, et bien j’ai eu la chance d’y rentrer sur 241 pages.

Nous avons là, la philosophie d’un champion du monde. Pratiquant la même discipline que l’auteur, je me retrouve dans pas mal de ces histoires. Grâce à ce livre, j’ai pu lâcher prise. Moi qui étais du genre à tout le temps vouloir gagner, j’ai compris que l’important était l’aventure en elle même, plus que la récompense. Ce livre est très inspirant. Après l’avoir lu j’ai eu envie plus que jamais de me surpasser et d’aller chatouiller mes limites, que ce soit dans le sport comme dans ma vie personnelle. Aujourd’hui, lorsque je traverse un moment difficile ou que je me sens mal, je relis quelques pages de ce livre. En général, suite à une montée de motivation, je vais en montagne juste après… Si je devais retenir une phrase de ce livre ce serait “sans nos rêves, nous sommes morts”. Car c’est en lisant ce livre que j’ai accepté d’avoir des rêves démesurés. Il s’adresse à ceux qui veulent connaître les raisons pour lesquelles nous nous battons pour nos rêves.

Timothée du blog Courir libre en montagne

Points forts :

  • Une histoire poignante qui nous donne envie de changer notre vie.
  • Ce livre permet de s’identifier à un champion avec le mental d’un gagnant.

Points faibles :

  • Il est difficile d’appliquer sa philosophie à notre vie.
  • Ce n’est pas toujours facile de comprendre ce qu’il essaye de nous partager.

Ma note :

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